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Fatima Bouayad (g) et Dounia Boutaleb (d), fondatrices de Woma Health

Entretien avec Fatima Bouayad et Dounia Boutaleb, fondatrices de Woma Health : « La technologie ne crée pas un modèle de vie, elle redonne aux femmes le pouvoir de choisir »

Entretien avec Fatima Bouayad et Dounia Boutaleb, fondatrices de Woma Health : « La technologie ne crée pas un modèle de vie, elle redonne aux femmes le pouvoir de choisir »

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Fatima Bouayad (g) et Dounia Boutaleb (d), fondatrices de Woma Health

Entretien réalisé par Zouhair Yata

Ancienne consultante en stratégie passée par McKinsey & Company puis membre du Comex du PMU, et elle-même ancienne patiente de FIV, Fatima Bouayad a fondé Woma Health avec Dounia Boutaleb, spécialiste de la transformation de secteurs complexes et de l’accès aux droits en santé.

Ensemble, elles ont choisi d’attaquer un angle mort persistant des systèmes de soins européens : l’accès fluide, transparent et humain aux parcours de fertilité, notamment la congélation d’ovocytes pourtant autorisée et prise en charge en France.

Dans cet entretien, elles défendent une conviction claire : la technologie n’est pas un simple outil d’optimisation, mais un levier de souveraineté pour les femmes, capable de corriger des retards historiques, de rendre visibles des biais systémiques et de redéfinir la place des femmes dans les décisions qui concernent leur propre santé.

La Nouvelle Tribune : Pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel et sur la genèse de Woma Health ?

Fatima Bouayad : Je ne viens pas d’un milieu entrepreneurial. J’ai grandi dans une famille plutôt averse au risque, mais où la valeur du travail était centrale.

J’ai commencé ma carrière dans le conseil en stratégie, où j’ai passé sept ans sur des projets complexes, notamment en santé publique en Afrique francophone.

Mon tout premier projet chez McKinsey portait sur la stratégie de planification familiale au Sénégal, l’accès à la contraception.

Douze ans plus tard, je travaille sur un sujet qui semble presque opposé, la fertilité, mais qui a exactement le même sens : redonner aux femmes le pouvoir de choisir.

J’ai ensuite rejoint le Comex du PMU, où j’avais la charge du P&L online. C’est vraiment cette expérience qui m’a donné la confiance nécessaire pour entreprendre.

La genèse de WoMA est à la fois professionnelle et personnelle.

Je suis une ancienne patiente de FIV. J’ai découvert un système opaque, lent et déshumanisé.

WoMA est née de cette conviction : utiliser la technologie pour rendre les parcours de fertilité plus fluides, plus rapides et (paradoxalement) plus humains.

Dounia Boutaleb : Si je devais résumer mon parcours en une phrase, je dirais que j’ai toujours cherché à transformer des secteurs d’activité pour les rendre plus efficaces et plus orientés vers ceux qui en ont besoin.

Ce fil rouge, je l’ai retrouvé dans des contextes très différents, mais c’est en observant les parcours de vie des femmes autour de moi que j’ai mesuré un paradoxe criant : les moments les plus déterminants de leur vie, construire une famille, arbitrer entre projet professionnel et projet intime, sont aussi les moins structurés, les moins accompagnés.

En France, la loi est pourtant claire : la congélation d’ovocytes est autorisée et intégralement prise en charge par la Sécurité sociale pour toutes les femmes entre 29 et 37 ans.

Un droit réel, acquis.

Mais dans les faits ?

Des délais pouvant aller jusqu’à 3 ans dans les centres publics, une information fragmentée, des démarches opaques.

WoMA s’attaque aujourd’hui à ce problème précis, l’accès au parcours de congélation, avec la vocation de résoudre, à grande échelle, les problèmes d’accès et d’accompagnement des parcours de fertilité en Europe.

En quoi ce projet illustre-t-il, selon vous, la manière dont la technologie accompagne des évolutions sociétales plus larges ?

Fatima : Je considère la congélation d’ovocytes comme une avancée comparable à l’arrivée de la pilule contraceptive dans les années 60.

Ce sont des innovations scientifiques qui ne changent pas seulement la médecine, elles redessinent la place des femmes dans la société.

La congélation d’ovocytes permet aujourd’hui de dissocier, partiellement, le temps biologique du temps social.

Elle élargit le champ des possibles : construire une carrière, entreprendre, rencontrer la bonne personne, ou devenir mère plus tard, sans que l’horloge biologique ne soit une contrainte immédiate.

La technologie n’impose pas un modèle de vie.

Elle donne du choix.

Et c’est ce que nous avons gagné par rapport à nos mères et nos grands-mères : le droit de choisir.

Dounia : WoMA est une réponse à un moment charnière : celui où les femmes, de plus en plus nombreuses à occuper des espaces de décision, revendiquent aussi une autorité pleine sur leur vie reproductive, et se heurtent à des systèmes qui n’ont pas évolué à la même vitesse qu’elles.

Pendant des décennies, la santé des femmes a été rarement pensée à partir de l’expérience vécue.

Ce que nous vivons aujourd’hui est un changement de paradigme : les femmes ne veulent plus subir leurs parcours de santé, elles veulent les piloter.

Elles attendent des outils à la hauteur de cette exigence.

La technologie, dans ce contexte, joue un rôle de catalyseur.

Elle relie des étapes qui s’ignoraient, rend transparent ce qui était opaque, réduit des délais qui n’étaient plus acceptables.

Mais la technologie seule ne change rien si elle n’est pas portée par une vision humaine.

Ce que nous avons construit chez WoMA, c’est avant tout un parcours, pas une interface.

Chaque fonctionnalité répond à une frustration réelle, à une question restée sans réponse, à un moment de décision où les femmes se retrouvaient seules.

La technologie rend ce droit concret.

L’humain lui redonne sa dignité.

À travers Woma Health, observez-vous que la technologie permet aujourd’hui de corriger des angles morts historiques des systèmes de santé ?

Fatima : Les deux.

La technologie met en lumière un retard historique du système de santé vis-à-vis des femmes.

Un ouvrage comme Invisible Women de Caroline Criado Perez montre bien comment, pendant des décennies, la recherche médicale a principalement été menée sur des hommes, considérés comme le standard par défaut.

Cela a créé des angles morts : symptômes mal identifiés, protocoles peu adaptés, sous-investissement chronique dans la santé féminine.

La technologie, et en particulier la data, permet aujourd’hui de rendre ces biais visibles, mesurables, donc incontestables.

Et une fois qu’on peut mesurer un problème, on peut commencer à le corriger.

Dounia : Les deux, et l’un ne va pas sans l’autre.

Les systèmes de santé modernes ont accompli des avancées considérables, mais ils ont été construits selon des logiques qui ont longtemps marginalisé les temporalités spécifiques des femmes.

Leurs fenêtres biologiques, leurs arbitrages professionnels, leur charge mentale face à des parcours non balisés.

Ce n’est pas un oubli anodin : c’est un angle mort systémique.

Ce que fait la technologie, c’est rendre cet angle mort visible et actionnable.

Quand une femme découvre qu’elle devra attendre 18 mois pour un premier rendez-vous dans un centre de congélation d’ovocytes, alors que sa fenêtre d’éligibilité est limitée dans le temps, ce n’est pas une anomalie administrative.

C’est le symptôme d’une sous-estimation profonde et durable d’un enjeu biologique, social et démographique.

C’est là que WoMA devient transformatrice : en transformant ce parcours de la combattante en un parcours fluide, personnalisé, respectueux des contraintes et des projets de vie de chaque femme.

Ce projet vous a-t-il amenées à porter un regard différent sur la place réelle des femmes dans les processus de décision liés à la santé et à l’innovation ?

Fatima : Je dirais plus qu’un regard différent : une volonté inébranlable de changer les choses.

Les femmes ne sont pas aujourd’hui à la table de décision, ni dans la recherche, ni dans le financement, ni dans la conception des outils censés les accompagner.

La mission de WoMA est exactement de renverser cela : remettre la femme au cœur de son propre parcours.

Elle vit dans son corps depuis des années, c’est un savoir précieux, qu’on a trop longtemps négligé.

Et ma conviction profonde, c’est qu’en partant d’elle, on ne complique pas le parcours, on le fluidifie, on le simplifie, on l’humanise.

C’est cette vision que je partage avec Dounia, et c’est, je crois, notre vrai super pouvoir pour transformer le système en profondeur.

Dounia : Oui, et de manière parfois inconfortable.

Construire WoMA a été un miroir.

Nous avons mesuré à quel point les décisions structurantes en santé reproductive ont été prises, pendant des décennies, sans intégrer l’expérience vécue des premières concernées.

Pas par malveillance, souvent, mais par une absence de représentation qui avait fini par se normaliser.

Pour vous donner un exemple concret : nous avons réalisé que de nombreuses femmes découvraient l’option de préservation de fertilité sur le tard, parce qu’à aucun moment dans leur parcours médical, cette option ne leur avait été présentée de manière claire et proactive pour leur permettre de décider en connaissance de cause.

Ce projet nous a aussi exposées à une autre réalité : même lorsqu’une femme porte une solution innovante sur un sujet qui touche directement d’autres femmes, elle doit encore convaincre que le sujet est légitime, que le marché est réel, que l’enjeu est stratégique.

Nous l’avons vécu.

Et cela nous a renforcées dans notre conviction que WoMA n’est pas seulement une plateforme de santé, c’est un acte de positionnement : placer les femmes au centre, non pas comme bénéficiaires passives, mais comme actrices souveraines de leurs parcours.

Pensez-vous que les technologies numériques peuvent transformer durablement la manière dont les besoins spécifiques des femmes sont pensés, financés et intégrés dans les politiques publiques et privées ?

Fatima : Oui, je suis optimiste.

Nous représentons 50 % de la population mondiale, c’est un marché colossal que les investisseurs commencent enfin à prendre au sérieux.

La femtech lève de plus en plus de fonds, et les données le confirment.

Mais au-delà du marché, ce que la technologie permet, c’est de rendre visible ce qui était invisible.

Les données de santé des femmes ont été historiquement sous-collectées, sous-analysées.

Aujourd’hui, notre plateforme WoMA permet de collecter ces données, d’identifier les blocages dans les parcours et de les fluidifier.

Sur les politiques publiques, j’attends deux choses : qu’elles investissent davantage dans la recherche en santé féminine, et qu’elles créent un cadre qui facilite l’innovation.

Dounia : Oui, à condition que les volontés politiques et privées suivent.

La technologie peut faire beaucoup : révéler des besoins qui étaient invisibles parce que non mesurés, structurer des parcours jusqu’ici chaotiques, produire des données utiles pour éclairer des décisions publiques, et démontrer qu’il existe un marché là où on supposait qu’il n’y en avait pas.

WoMA génère chaque jour des signaux concrets sur ce que vivent les femmes dans leurs parcours de fertilité, le type de données qui devrait informer les politiques de santé publique et les stratégies RH des entreprises.

Mais pour que cette transformation soit durable, les outils numériques doivent être reconnus comme des leviers structurels.

Cela implique des financements publics ambitieux, des cadres réglementaires adaptés et des entreprises qui intègrent ces enjeux dans leurs politiques non pas pour la communication, mais pour la rétention des talents et l’égalité réelle.

En tant que fondatrices, quels freins structurels avez-vous identifiés lorsque l’innovation touche à des sujets longtemps considérés comme secondaires ou invisibles ?

Fatima : Pour moi il y a deux freins structurels, mais je les vois évoluer.

Le premier frein, c’est que la médecine reproductive a longtemps été très technique, très protocolaire, avec peu de place pour l’accompagnement humain.

Mais la profession évolue, et on voit émerger une nouvelle génération de praticiens, plus à l’écoute, plus dans une approche globale de la patiente et je suis convaincue que WoMA contribue à cette évolution.

Le deuxième frein, c’est le tabou.

La fertilité, la PMA, la ménopause, sont des sujets dont on ne parle pas, ou peu, dans les cercles familiaux, amicaux, médiatiques.

Résultat : les femmes (et nous en rencontrons tous les jours) se retrouvent seules face à des parcours complexes, sans repères, sans information, parfois sans même savoir que des solutions existent.

Mais là encore, les choses bougent vite.

La parole se libère, les médias en parlent.

On avance.

Dounia : Plusieurs, et certains nous ont surprises par leur persistance.

Il y a d’abord un inconfort culturel autour de la santé reproductive : parler de fertilité, de congélation d’ovocytes, de PMA dans un contexte professionnel ou institutionnel reste encore perçu comme quelque chose d’intime, presque inapproprié.

Ce tabou a un coût réel, il ralentit les décisions, rend les financements plus prudents, et oblige à consacrer une énergie considérable à légitimer le sujet avant même de pouvoir en parler du fond.

Il y a ensuite une sous-valorisation économique persistante.

La Femtech attire structurellement moins de capital que d’autres segments du numérique en santé, alors même que les femmes représentent 80 % des décisions de consommation en santé.

Ce paradoxe dit quelque chose de profond sur la manière dont les marchés perçoivent encore les besoins féminins : comme des marchés de niche, alors qu’ils sont universels.

Enfin, la question de la monétisation dans la santé reste complexe.

Faire payer un accompagnement dans ce domaine suscite encore un malaise, comme si la santé ne devait pas avoir de prix, ou comme si l’accompagnement n’en valait pas un.

Les mentalités évoluent, mais lentement.

WoMA travaille précisément à démontrer que la valeur créée, en temps gagné, en sérénité retrouvée, en décisions mieux éclairées, est réelle et mesurable.

Si l’on se projette, que dit selon vous l’émergence de projets comme Woma Health de l’évolution des attentes des femmes et, plus largement, des transformations sociétales en cours ?

Fatima : Ce que dit la croissance de WoMA, c’est que les femmes ne se satisfont plus d’un système qui les a longtemps traitées en spectatrices de leur propre santé.

Elles veulent comprendre, décider, agir, et elles sont prêtes à investir pour ça.

Elles arrivent chez WoMA avec une angoisse, face à un parcours opaque, solitaire, chronophage.

Et repartent le plus souvent apaisées, délivrées même, en nous disant une chose : Merci d’exister.

Dounia : Elle dit que quelque chose d’irréversible est en train de se passer.

Les femmes ne souhaitent plus être spectatrices de leur propre biologie ou de leurs propres droits.

Elles veulent anticiper, planifier, décider, avec les mêmes outils et le même niveau d’information que dans n’importe quelle autre sphère de leur vie professionnelle ou personnelle.

La fertilité n’est plus un sujet intime réservé au silence ou à la honte.

C’est devenu un enjeu public : démographique, économique, social.

Les entreprises commencent à le comprendre, certaines politiques publiques aussi, mais le rythme reste insuffisant face à l’urgence biologique que vivent des milliers de femmes chaque année.

Ce que dit WoMA, au fond, c’est qu’il n’est plus acceptable de traiter les besoins spécifiques des femmes comme des questions secondaires à résoudre plus tard.

« Plus tard » a un coût biologique, humain et sociétal.

Et la technologie, quand elle est bien conçue et bien portée, peut réduire ce coût, significativement.

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