Economie

Entretien avec Abed Chagar, Président de la FCP : « La chimie est un levier central de la souveraineté industrielle »

Par LNT
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À la tête de la Fédération de la chimie et de la parachimie, Abed Chagar, PDG de Colorado, revient sur les ambitions portées par la quatrième édition du Forum International de la Chimie, organisée sous le thème de l’intégration industrielle. Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques, la recomposition des chaînes d’approvisionnement et la montée des enjeux de souveraineté économique, il livre sa lecture du positionnement du Maroc, du rôle stratégique de la chimie dans l’appareil productif national, ainsi que des défis liés à l’énergie, à l’investissement et à l’intégration de l’intelligence artificielle dans l’industrie.

Le thème de cette quatrième édition est “la chimie au cœur de l’intégration industrielle”. Pourquoi avoir choisi ce positionnement aujourd’hui ?

Ce que nous avons essayé de faire, c’est de construire des éditions qui se succèdent, se complètent les unes par rapport aux autres, tout en poursuivant un objectif global et continu : positionner le Maroc comme un hub international de la chimie.

Nous avons ainsi consacré une première édition à faire connaître la chimie marocaine, ses atouts et ses opérateurs. La deuxième a été principalement dédiée aux batteries électriques, au moment où les nouveaux investissements démarraient au Maroc et où cette activité prenait une nouvelle dimension à l’échelle mondiale.

La troisième édition, l’an dernier, portait sur les grands projets de transition au Maroc : dessalement, hydrogène vert, et plusieurs autres thématiques structurantes.

Cette année, nous sommes dans l’air du temps, mais surtout en cohérence avec les priorités nationales. Sa Majesté le Roi avait appelé à renforcer la souveraineté industrielle. À la Fédération, nous avons donc beaucoup travaillé pour bâtir une édition autour de cette ambition.

Nous nous sommes dit que l’intégration industrielle dans la chimie constituait un enjeu majeur, non seulement pour l’industrie chimique elle-même, mais également pour l’ensemble du tissu industriel.

Ce qui est particulièrement intéressant, au-delà de la présence d’officiels, de ministres et d’experts, c’est que nous avons articulé les panels de ces deux journées autour de tous les prérequis nécessaires à cette intégration industrielle, dans la perspective d’une véritable souveraineté industrielle.

 

Dans un contexte de fragmentation géopolitique, de tensions sur les chaînes d’approvisionnement et de guerres commerciales, en quoi la chimie devient-elle un enjeu de puissance économique ?

C’est une très bonne question.

D’abord, la chimie souffre malheureusement d’une image parfois négative auprès du grand public. Lorsqu’on évoque la chimie, on pense spontanément à deux choses : la pollution et les risques liés à la sécurité.

Or, les industries chimiques, depuis très longtemps, dans le monde comme au Maroc, ont pris ces enjeux à bras-le-corps. Elles ont œuvré de manière continue pour améliorer la sécurité industrielle et réduire autant que possible les impacts environnementaux.

Je vais d’ailleurs vous donner un chiffre important, très peu mentionné jusqu’ici : aujourd’hui, plus de 80 % de l’industrie chimique marocaine fonctionne au vert. Nous sommes en avance sur beaucoup d’autres secteurs. Cela témoigne du travail avant-gardiste accompli par les industriels chimiques marocains.

Pour répondre plus directement à votre question, la chimie au Maroc est une industrie puissante. C’est la première industrie du pays. Elle représente 30 % de l’industrie marocaine.

Elle figure également parmi les premiers secteurs exportateurs, notamment grâce à l’OCP, tout en répondant d’abord aux besoins nationaux.

En matière de souveraineté industrielle, la chimie couvre, selon les segments, près de 90 % des besoins. La chimie regroupe plusieurs activités.

Quelques exemples : dans les gaz, nous couvrons quasiment 100 % des besoins nationaux. Dans la peinture, nous sommes entre 85 et 90 %. Pour les résines, autour de 50 %, avec encore une marge de progression.

Je ne parle même pas des engrais, où la capacité de production dépasse très largement la demande intérieure.

Il existe donc déjà des secteurs où l’on peut parler d’autonomie, voire de souveraineté. D’autres restent à renforcer, notamment la cosmétique ou certains segments liés à la santé, et nous y travaillons.

Les crises successives — le Covid, la guerre en Ukraine, les perturbations logistiques mondiales, et plus récemment la guerre au Proche-Orient — ont démontré que le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts qui en font une plateforme centrale.

Je vais rappeler des éléments connus, mais leur juxtaposition parle d’elle-même : une stabilité politique rare, une stabilité économique réelle, une lisibilité réglementaire et fiscale qui rassure les investisseurs.

Le Maroc dispose aussi d’un capital humain remarquable, reconnu partout.

Les Marocains excellent à l’international, mais ce qui distingue particulièrement le Royaume, c’est sa capacité à mobiliser localement toutes les compétences nécessaires : ouvriers, ingénieurs, dirigeants, bâtisseurs, techniciens.

C’est quelque chose de rare dans la région.

Lorsqu’un investisseur s’installe au Maroc, il n’a pas besoin d’importer massivement des compétences expatriées. Il peut rapidement s’appuyer sur le capital humain local.

Ajoutez à cela les infrastructures portuaires de classe mondiale : Tanger Med, Nador West Med, Casablanca, Dakhla demain.

Cette chaîne portuaire fait du Maroc un point d’ancrage stratégique entre l’Amérique, l’Europe, l’Afrique et l’Asie, au cœur des flux commerciaux mondiaux.

La 4ème édition du Forum International de la Chimie

 

Le Maroc parle beaucoup de souveraineté industrielle. La chimie peut-elle être l’un des moteurs de la substitution aux importations ?

Oui, clairement.

Depuis plusieurs années, les gouvernements successifs ont engagé un travail sérieux pour identifier les produits pouvant être substitués localement, y compris dans la chimie.

La Fédération s’est impliquée activement dans cette dynamique, notamment à travers la banque de projets.

Cela a permis l’émergence de nouveaux industriels marocains capables de produire localement ce qui était auparavant importé.

Un point important nous distingue : les importations chimiques stagnent globalement, tandis que les exportations et la production nationale progressent.

Autrement dit, la balance commerciale du secteur reste largement excédentaire.

Cela ne nous empêche pas, bien au contraire, de continuer à investir.

La chimie demeure le premier secteur industriel en matière d’investissement, et cette tendance devrait se poursuivre.

À titre d’exemple, l’entreprise que je dirige, Colorado, porte actuellement un investissement de 150 millions de dirhams pour étendre ses activités et renforcer son intégration verticale.

Nous ne sommes pas les seuls : la SCE, la SNEP, l’OCP et d’autres acteurs poursuivent des programmes ambitieux.

Mais ce qu’il faut souligner, c’est que la chimie ne se développe pas uniquement pour elle-même. En se renforçant, elle soutient toutes les autres industries.

Il n’existe pratiquement aucun secteur économique qui n’ait besoin de chimie.

La bouteille d’eau devant nous, son traitement, son étiquette, les peintures autour de nous, les médicaments que nous consommons : partout, la chimie est présente.

Avoir une industrie chimique forte est donc indispensable à toute ambition de souveraineté industrielle.

Le coût énergétique reste un sujet majeur pour les industriels. La compétitivité de la chimie marocaine est-elle aujourd’hui pénalisée par cette équation ?

Oui, assurément.

Mais nous sommes en pleine transition.

Le Maroc dispose de ressources naturelles considérables, notamment le soleil et le vent. L’énergie éolienne est aujourd’hui parmi les moins coûteuses au monde.

Le pays développe activement ses capacités dans ce domaine.

Des avancées réglementaires importantes ont également été réalisées, permettant aux industriels de mieux accéder à l’énergie verte.

Bien sûr, certains ajustements restent nécessaires, notamment sur les coûts de connexion ou de transport.

Mais la dynamique est enclenchée.

La chimie lourde reste une industrie énergivore, et le coût de l’énergie demeure un facteur de compétitivité sensible.

Cependant, le verdissement progressif du mix énergétique marocain devrait permettre à terme de disposer d’une énergie à la fois plus propre et plus compétitive.

C’est un levier essentiel pour attirer davantage d’investissements industriels.

Le programme de cette quatrième édition accorde une place importante à l’intelligence artificielle. Le Maroc dispose-t-il, selon vous, des talents et des infrastructures nécessaires pour connecter chimie et IA à grande échelle ?

Je ne suis peut-être pas le mieux placé pour répondre de manière définitive, mais à titre personnel, je dirais oui, il existe un potentiel réel.

Les choses évoluent très vite.

Les jeunes, les dirigeants, les entreprises prennent progressivement conscience du potentiel de l’IA.

Aujourd’hui, ignorer l’IA dans une réflexion industrielle devient difficilement concevable.

C’est une nécessité stratégique.

Dans l’entreprise que je dirige, nous avons déjà engagé cette réflexion et obtenu des premiers résultats.

Le Maroc dispose-t-il déjà de tous les outils ? Il est encore tôt pour l’affirmer pleinement.

Mais ce qui est certain, c’est qu’il existe une volonté publique, des initiatives, et une stratégie en construction.

Ce dont nous avons besoin, c’est davantage de synergie entre toutes les parties prenantes.

L’IA n’est pas le sujet d’un seul ministère ou d’une seule agence. C’est une transformation collective.

Industries, fédérations, pouvoirs publics, grandes et petites entreprises : tout le monde doit être mobilisé.

Le Maroc a déjà relevé plusieurs défis stratégiques et occupe une position de leadership continental dans plusieurs secteurs.

Il peut aussi ambitionner de devenir un acteur majeur de l’IA en Afrique.

Si vous deviez résumer en une phrase l’ambition industrielle que le Maroc devrait poursuivre à horizon 2030 dans la chimie ?

Encourager l’investissement, lever les freins réglementaires, et créer les conditions d’une véritable éclosion industrielle de la chimie marocaine.

Propos recueillis par Selim Benabdelkhalek

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