Entretien – Aux origines de la guerre de Troie : Axel Jurgensen ressuscite l’épopée perdue

WhatsApp Image 2026-06-02 at 10.19.13 (1)
M. Axel Jurgensen

Avec Les vaisseaux noirs, paru chez Albin Michel, Axel Jurgensen signe un premier roman ambitieux. Conseil auprès des professions juridiques et jusriste de formation, mais passionné de lettres classiques et de mythologie depuis l’enfance, l’auteur s’empare d’un angle inédit : raconter tout ce que l’Iliade ne dit pas, ces prémices de la guerre de Troie qui figuraient jadis dans une épopée aujourd’hui disparue. De Pélée à Achille, de la pomme de discorde à l’enlèvement d’Hélène, il reconstitue les origines du conflit mythique dans un monde méditerranéen baigné de lumière, et dont les fils, plus nombreux qu’on ne le croit, se nouent jusqu’au Maroc. Entretien.

La Nouvelle Tribune : Les vaisseaux noirs est votre premier ouvrage. Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a mené à devenir écrivain ?

Axel Jurgensen : Au départ, rien ne me destinait forcément à l’écriture, même si j’ai toujours eu une passion littéraire prononcée. J’ai fait une hypokhâgne, je me suis beaucoup intéressé aux lettres classiques. Mais le déclic remonte à mes onze ans. J’ai eu un professeur d’histoire-géographie exceptionnel qui, au lieu de suivre scrupuleusement le programme, a choisi pendant plusieurs semaines de nous raconter l’Iliade et l’Odyssée. Il le faisait avec une passion incroyable : il montait sur les tables, interprétait chaque personnage avec une sensibilité extrême. Il ressemblait un peu à ces poètes-chanteurs de l’Antiquité qu’on appelait les aèdes et qui racontaient, eux aussi, ces légendes. Cela m’a transmis une véritable passion.

Ensuite, j’ai fait autre chose de ma vie : des études de droit, puis je suis devenu conseil auprès des professions juridiques. Mais cette passion ne m’a jamais quitté ; je me suis profondément imprégné de la culture hellénique. Plus tard, lorsque j’ai eu un peu plus de temps, pendant la crise du Covid, je me suis emparé de cette histoire. Je voulais d’abord la raconter à mes enfants, puis, je me suis pris au jeu de l’écriture, et la profondeur des thèmes abordés, comme le style propre à ces poèmes épiques que j’ai, en partie, repris, m’ont rapidement embarqué vers un récit plus « adulte ».

La Nouvelle Tribune : Votre livre est un prequel à la guerre de Troie. D’où vous est venue l’idée de cet angle ?

Axel Jurgensen : Quand on s’intéresse à la mythologie et aux légendes de la guerre de Troie, on se rend vite compte qu’il n’existe pas de récit unifié des causes et prémices du conflit. L’Iliade, le plus connu de ces textes, ne se concentre que sur quelques jours de la dixième année du conflit avec, pour thématique principale, la colère d’Achille. Tous les événements qui précèdent ce moment de bascule n’avaient jamais été rassemblés dans un roman d’un seul tenant. C’est ce manque que j’ai voulu combler.

Pour cela, j’ai réuni des matériaux très disparates. Toute cette légende était autrefois contenue dans une épopée perdue, les Chants cypriens, composée vers le VIᵉ siècle av. J.-C., donc deux siècles après l’Iliade d’Homère, par un certain Stasinos de Chypre. Cette épopée a malheureusement disparu : il ne nous en reste que des fragments et un résumé très lapidaire rédigé par un philosophe néoplatonicien du Vᵉ siècle. J’ai voulu reconstituer l’histoire à partir de ce résumé. Mais nous disposons d’un autre moyen : les poètes et les tragédiens de l’Antiquité, eux, avaient encore accès à cette épopée. Ils racontent donc nombre d’épisodes qu’elle contenait, comme l’épisode de la pomme d’or, le sacrifice d’Iphigénie, la folie simulée d’Ulysse, la dissimulation d’Achille par sa mère sous des vêtements féminins dans l’île de Skyros, afin qu’il échappe au recrutement des armées, ou encore la mort de Protésilas, premier des Grecs à tomber devant Troie. Beaucoup de ces récits, qui ont nourri des tragédies, perdues ou préservées, sont repris dans mon roman. L’objectif était de restituer toute cette matière et, en quelque sorte, de ressusciter l’épopée perdue tout en laissant une large place, bien sûr, à mon imagination et à ma propre interprétation de ces mythes originels.

La Nouvelle Tribune : Que révèle cette histoire sur les grands personnages de la guerre de Troie, avant même qu’elle n’ait eu lieu ?

Axel Jurgensen : L’un de mes objectifs était précisément de présenter une version plus nuancée de ces héros. L’histoire commence avec Pélée, le père d’Achille, qui joue un rôle déterminant dans les causes de la guerre. Chasseur solitaire, deux fois condamné à l’exil, il rencontre une déesse marine, la belle Thétis. Il s’éprend d’elle, l’épouse, et leurs noces réunissent tous les dieux de l’Olympe. Tous, sauf une : Éris, la déesse de la Discorde. Furieuse, elle va chercher dans le jardin des Hespérides la fameuse pomme d’or, gravée des mots « à la plus belle », et la jette au milieu de l’assemblée. Héra, Athéna et Aphrodite se la disputent. Zeus, refusant d’arbitrer, louvoie, puis accepte de désigner un juge tiers : le berger Pâris. Chacune des déesses tente de le corrompre : Athéna lui promet la gloire militaire ; Héra, la souveraineté sur l’Europe et l’Asie ; Aphrodite, la main de la plus belle femme du monde, Hélène. Pâris choisit Hélène, il remet la pomme à Aphrodite. Héra et Athéna sont furieuses, et c’est ainsi que tout commence.

Le roman suit ensuite deux personnages essentiels : Achille, du côté grec ; Pâris, du côté troyen. En les suivant, on assiste à la montée inexorable d’une guerre. Car le point commun à tous ces événements, c’est que les héros, grecs comme troyens, cherchent à tout prix à éviter le conflit. Mais ils sont les victimes de dieux capricieux, ainsi que d’un destin qui a été tissé pour eux à l’avance, et ils n’y parviendront pas. Ils se retrouveront face à face devant les murailles de Troie, prêts à accepter et à sublimer un destin qu’on leur a imposé.

C’est pourquoi je voulais centrer mon récit sur ces deux figures, qui méritaient par ailleurs d’être nuancées. Achille est souvent présenté comme une brute sauvage. L’Iliade, centrée sur sa colère, a nourri cette image d’un homme impétueux, et il l’est aussi. Mais il serait dommage de le réduire à cela, car c’est également une figure profondément sensible et humaine. On l’ignore souvent, mais Achille est un musicien hors pair, qui joue de la lyre comme personne, un art que lui a enseigné le meilleur précepteur de l’époque, le centaure Chiron. Ce dernier lui a aussi appris la médecine : grâce à la maîtrise de cet art, Achille soigne les corps, comme il soigne les âmes par la musique et le chant. Dans l’Iliade, comme dans les récits antérieurs, on le voit également souvent pleurer, parler à sa mère, se montrer très protecteur envers Patrocle. Il est donc la sensibilité incarnée. D’ailleurs, tout le message d’Homère est là : montrer, non un monstre, mais au contraire un homme « humain, trop humain », avec ses failles, qui bascule soudain parce qu’il cède à ses passions, en l’occurrence son amour pour Patrocle. Sa violence n’est pas inscrite en lui dès l’origine ; elle naît de l’hybris, de la démesure, du moment où il cède à ses faiblesses.

Pâris, lui aussi, mérite mieux que sa réputation. On le présente toujours comme un homme volage, un inconséquent et un jouisseur, et il l’est en partie. Cependant, il ne trompera jamais Hélène, tant il l’aime, alors même que ce monde antique l’autorisait parfaitement (dans ce sens uniquement !). Il a par ailleurs des circonstances atténuantes : enfant abandonné à la naissance sur le mont Ida, livré aux ours et aux loups, il est recueilli par un berger, Agélaos, et grandit dans le plus grand dénuement. Il a donc beaucoup manqué, et c’est par son seul atout, son physique (son épithète homérique est « beau comme un dieu », qu’il cherche à s’élever. Surtout, il ne commet jamais lui-même d’exaction, il n’est presque jamais violent. Et lorsqu’on lui offre, lors du jugement des déesses, la possibilité de devenir le plus grand des guerriers ou le souverain de l’Europe et de l’Asie, il choisit l’amour. Au regard des valeurs de l’époque, je trouve cela plutôt beau.

La Nouvelle Tribune : Où se situe la limite entre la réalité historique et la fiction dans votre livre ?

Axel Jurgensen : Ce livre a nécessité beaucoup de recherches, à la fois historiques et légendaires. Historiques, parce que même si ces récits sont des légendes, ils se déroulent dans un monde connu : celui de la Grèce mycénienne. On situe généralement l’écriture de l’Iliade d’Homère au VIIIᵉ siècle av. J.-C., mais la période qu’elle décrit se situerait aux alentours du XIIᵉ siècle av. J.-C. Homère lui-même s’inspire de récits transmis oralement par les aèdes ; ces légendes circulaient donc probablement depuis plusieurs siècles et prennent place dans un monde qui, lui, contrairement aux protagonistes de l’histoire, a réellement existé. Je me suis donc beaucoup documenté sur la vie quotidienne de cette époque : quand je décris un festin, un palais, des parfums ou des fleurs, quand je dépeins une tenue vestimentaire ou des bijoux, il faut que tout cela ait existé à ce moment-là.

Je me suis tout autant documenté sur le matériau légendaire, ce qui était essentiel. On en retrouve une partie importante dans la poésie antique, chez Pindare, Virgile et Ovide, ainsi que dans la tragédie attique avec Sophocle, Eschyle, Euripide, et chez les mythographes comme Apollodore et Hygin. Beaucoup de recherches légendaires, donc, autant que de recherches historiques.

La Nouvelle Tribune : Quels sont les liens de cette légende avec le Maroc ?

Axel Jurgensen : Ils sont plus importants qu’on ne le croit, et de trois ordres.

Le premier est géographique. Une partie de la légende, notamment le jardin des Hespérides où se trouve la pomme d’or, était située par les Grecs aux confins du monde connu, à l’extrême Occident, du côté du couchant, c’est-à-dire au Maroc, à proximité du détroit de Gibraltar, où l’on plaçait aussi les colonnes d’Hercule. On situait souvent ce jardin merveilleux au niveau des montagnes de l’Atlas, avec le géant Atlas, dans tout cet univers, magique et merveilleux pour les auteurs antiques, des confins. On place d’ailleurs aussi, très souvent, l’île de Calypso, l’Ogygie où Ulysse passe sept ans, au large de la côte atlantique marocaine. Beaucoup d’événements contés dans ces récits mythologiques se situeraient ainsi au Maroc.

Le deuxième lien est philosophique et spirituel : il passe par Averroès. Ce philosophe du XIIᵉ siècle a transmis à l’Occident, depuis l’Andalousie, la pensée aristotélicienne. Or Aristote est dans la continuité directe d’Homère. Homère nous montre des héros très humains qui cèdent à l’hybris, à leurs passions, et sortent ainsi du rang que les dieux leur ont assigné. Aristote, lui, nous dit qu’il faut sortir de ces passions et, par la raison et l’intellect, rentrer dans le rang pour mener une vie vertueuse. Averroès analyse et transmet cette pensée ; il se fait ainsi le continuateur de la pensée homérique et aristotélicienne, celle qui dit que l’homme doit rester à sa place et se laisser gouverner par sa raison plutôt que par ses passions.

Le troisième lien est poétique. Toute cette poésie que je transmets dans Les vaisseaux noirs était au départ une poésie orale, celle des aèdes. On la retrouve dans la poésie amazighe et arabe, qui partagent la même importance accordée aux héros, à la magie, omniprésente dans ces univers, et aux faits de gloire : pour assurer sa renommée et subsister dans la mémoire, il faut être célébré par la parole. Cette idée est aussi présente chez les Grecs que dans la poésie berbère et arabe. Voilà donc trois liens, à la fois géographiques, spirituels et littéraires.

La Nouvelle Tribune : Que diriez-vous pour conclure à nos lecteurs  ?

Si vous voulez plonger dans cet univers de légende, riche de péripéties et d’aventures, dans ce monde méditerranéen baigné de lumière où l’on suit Pâris et Achille de leur enfance à leur rencontre devant Troie ; si vous voulez découvrir l’éducation d’Achille, la naissance de sa relation avec Patrocle, le moment où il se déguise en femme sur l’île de Skyros pour échapper au recrutement des armées, l’enlèvement d’Hélène par Pâris, la première expédition manquée des Grecs en Mysie, et tant d’autres légendes fabuleuses, je vous invite à embarquer dès à présent avec moi sur Les vaisseaux noirs.

Propos recueillis par Zouhair Yata

Les articles Premium et les archives LNT en accès illimité
 et sans publicité