Entrepreneuriat : Le programme Forsa, un grand raté ?
Lancé en 2022 avec une enveloppe de 2,5 MMDH, Forsa avait comme principal objectif, le financement et l’accompagnement de quelque 20.000 porteurs de projets. Dès les premiers jours, ce fut le rush. Quatre ans après, les chiffres semblent montrer un succès fulgurant, avec entre 16 600 à 21 200 projets financés et plus de 36 900 emplois crées. Néanmoins, la réalité est tout à fait autre… Retour sur un programme où tout a, peut-être, marché, sauf la rentabilité, la durabilité et la pérennité.
Environ quatre ans après son lancement, Forsa reste l’un des programmes qui continue de faire couler beaucoup d’encre. Censé stimuler l’entrepreneuriat à l’échelle nationale, le concept s’est très vite heurté à une panoplie de contraintes opérationnelles avec un bilan loin d’être probant, particulièrement en matière d’impact socio-économique durable.
En effet et contre toute attente, ce sont des milliers de jeunes bénéficiaires du programme Forsa qui risquent aujourd’hui des poursuites judiciaires. L’échec et le non-aboutissement de leurs projets, accentué par l’absence d’accompagnement des structures incubatrices et par les difficultés et les aléas du marché, ont rendu très difficile le respect de leurs engagements vis-à-vis des établissements de crédits. Du coup, les banques déclenchent les procédures de recouvrement, transformant cette aide financière du programme Forsa en un véritable fardeau social et financier.
Pour rappel, dans quelques jours, le programme Forsa aura 4 ans. Lancé en avril 2022, ce dispositif repose sur un parcours complet comprenant formation en ligne, incubation, financement pouvant atteindre 100.000 Dhs (dont une subvention de 10.000 Dhs), et suivi post-financement pendant deux ans. Le programme se donnait ainsi pour mission de faciliter l’accès au financement, réduire les inégalités régionales et créer des emplois durables, notamment parmi les jeunes et les populations rurales.
Selon les données officielles, 21.160 bénéficiaires ont été accompagnés, dépassant ainsi les objectifs initiaux. Parmi eux, 16.600 projets sont devenus opérationnels, générant 1,6 MMDH de chiffre d’affaires annuel et près de 21.000 emplois à travers le pays. Le programme Forsa s’est également distingué par sa couverture rurale, avec 64 % des projets financés proviennent de petites villes, de zones rurales et de patelins lointains.
Ces résultats se voulant positifs cachent toutefois une réalité socioéconomique désolante. Beaucoup de projets, notamment dans le commerce de proximité et l’artisanat, n’ont pas encore atteint leur seuil de rentabilité. Cette situation a conduit le ministère du Tourisme à lancer une nouvelle option de report d’un an des remboursements des prêts d’honneur à partir du 1er décembre 2025. Le dispositif offre ainsi aux bénéficiaires qui le souhaitent la possibilité de suspendre leurs échéances de remboursement pendant une année complète et de rééchelonner automatiquement leur calendrier selon la nouvelle période. Cette mesure, intégralement prise en charge par l’État, vise à donner un nouveau souffle aux entrepreneurs en difficulté de remboursement des crédits.
Dans son rapport annuel, mis en ligne le 27 décembre 2025, le Médiateur du Royaume a tiré la sonnette d’alarme sur de nombreux problèmes d’accès des jeunes entrepreneurs au programme Forsa. Il soulignait que plusieurs plaintes lui avaient été adressées par des personnes dont le projet n’avait pas été validé par les instances responsables.
Le rapport faisait également état de nombreuses protestations et de l’augmentation du nombre de plaintes à ce sujet : « Cela reflète le sentiment de frustration vis-à-vis de ces décisions de refus décrites comme surprenantes et non fondées sur des justifications convaincantes ».
Au Parlement, les députés, notamment de l’opposition, ont saisi l’occasion de ces divers dysfonctionnements structurels pour régler leurs comptes avec le Gouvernement Akhannouch, accusant son programme Forsa de manquer d’efficacité, d’efficience et de transparence managériale, tout en précisant que dans l’attente du financement, de nombreux candidats ont exprimé leur frustration face au décalage entre la sélection du projet et le financement effectif.
D’ailleurs, certains jeunes entrepreneurs risquent d’être condamnés en raison de leurs engagements financiers et juridiques… Devant le Parlement, des sit-ins ont été organisés, dénonçant des pratiques administratives jugées défaillantes et piégeant les porteurs dans un labyrinthe bureaucratique.
Sur les réseaux sociaux, Forsa n’a pas manqué d’enflamer la Toile. Certains porteurs de projets ont partagé leur expérience, expliquant qu’ils se retrouvent dans une situation délicate. Bien d’autres risquent des poursuites judiciaires pour ne pas pouvoir honoré les termes de leur contrat de bail. D’autres, qui avaient remis des chèques de garantie (une pratique illégale mais courante), se retrouvent coincés après avoir utilisé ces fonds pour acheter du matériel, espérant que le financement arriverait rapidement et à temps. De plus, on continue de dénoncer la qualité de l’incubation, le manque de soutien réel et d’accompagnement…
Sur un autre registre, un rapport de la SMIT révèle que plusieurs bénéficiaires du programme Forsa ont détourné les financements à des fins personnelles. En conséquence, des avertissements juridiques ont été envoyés par les organismes prêteurs, notamment en raison de retards dans le remboursement des échéances.
Comme on le voit donc et malgré les mesures prises par le Gouvernement pour soutenir l’auto-emploi et l’entrepreneuriat, le programme Forsa n’a pas été à la hauteur des attentes. Les jeunes porteurs de projets ont découvert plutôt une autre réalité, celle en rapport avec les difficultés administratives et les écueils bureaucratiques auxquels sont confrontés de nombreux Marocains désirant monter un projet.
C’est dire qu’à travers Forsa, on peut déduire que le véritable challenge aujourd’hui consiste à transformer les microprojets subventionnés en structures durables, capables de contribuer pleinement à la croissance et à la création d’emploi. Autrement, ce serait un grand raté !
H.Z
