Enquête jeunes : les jeunes pire que les vieux ?
Une grille de mots croisés générée à partir de cet articles.
Une enquête publiée conjointement par notre confrère L’Économiste et Sunergia Groupe menée auprès d’un échantillon de jeunes marocains, vient d’alimenter le débat public (ou le buzz ?) avec des chiffres aussi frappants que déconcertants. 77% des jeunes Marocains de 15 à 30 ans seraient contre l’égalité de l’héritage. 51% seraient favorables à la criminalisation des relations sexuelles hors mariage. 70% sont contre l’hébergement d’un couple sans acte à l’hôtel. Et 37% des sondés seraient pour la polygamie. Rien que ça.
Des résultats qui méritent, avant tout commentaire, un petit examen méthodologique préalable.
L’échantillon retenu de 1056 personnes interrogées en face à face entre le 16 et le 30 juin 2025, est présenté comme représentatif de la population marocaine âgée de 15 à 30 ans. La marge d’erreur annoncée est de ±3%. Soit.
Mais ce que l’étude ne dévoile pas du tout, c’est la ventilation des répondants par sexe, niveau d’éducation, et milieu socio-économique, rapportée à chaque question. En somme toutes les réponses sont à prendre comme des vérités absolues, hommes et femmes confondus. Or c’est précisément là que résident habituellement les clés de lecture de ce genre d’études. « Normalement », les filles et les garçons peuvent avoir des avis divergents, les citadins des grandes et ceux des petites villes aussi, comme ceux également de la campagne. Ou encore les jeunes ayant accès aux études universitaires ou à un emploi vs ceux qui n’en bénéficient pas.
Puisqu’aucune de ces nuances n’est indiqué dans cette étude, de nombreuses observations et commentaires, sans jugement pour autant, sautent aux yeux.
Il est difficile, par exemple, d’admettre sans vérification que 77% des femmes interrogées seraient contre leur propre égalité successorale. De même, l’affirmation selon laquelle 76% des répondants approuveraient le port du hijab soulève immédiatement la question de la réalité observable dans les rues, les universités ou les centres commerciaux du pays. Si les femmes sont aussi majoritaires, pourquoi ne sont-elles pas 2 sur 3 à être voilées parmi cette jeunesse ?
Les 51% de jeunes favorables à la pénalisation des relations sexuelles hors mariage paraissent ainsi difficilement réconciliables avec les comportements observables de cette même jeunesse. Quand on y ajoute 37% de partisans de la polygamie, on se demande encore une fois de quels jeunes il s’agit. Dans un pays où cette pratique bien qu’interdite subsiste, certes marginalement dans des contextes sociaux-économiques très particuliers, autant de jeunes aspiraient à généraliser cette approche du mariage ? Les jeunes ne se plaignent plus du manque d’éducation et de santé comme l’ont martelé les membres de la GenZ il y a quelques mois dans les rues, ou du manque de débouchés, d’emplois et de perspectives, mais souhaiteraient assumer des mœurs que même leurs parents ne pratiquent plus ?
Ces chiffres pourraient correspondre à un échantillon représentatif de tous les Marocains, hommes en majorité, représentants une vision assez conservatrice de la société, c’est certainement même une réalité. Mais, s’il s’avère que nos jeunes, tatoués, fans de Kpop et de Toto, anglophones, que l’on voit sur Welovebuzz et Tiktok ou même au Festival LBoulevard, ont des positions aussi marquées, le constat est on ne peut plus étonnant.
Alors bien sûr, on nous dira qu’il faut arrêter d’imposer une vision occidentale progressiste wokiste et décadente à notre beau pays au référentiel islamique et musulman mais ce n’est absolument pas le débat en l’occurrence. La question est de savoir si le comportement et les marqueurs de la jeunesse marocaine telle qu’on la côtoie au quotidien correspondent aux résultats de cette enquête présentée comme représentative d’une tranche d’âge aussi large et d’un volume de citoyens aussi importants.
De même, sur la question de la femme et de la famille, alors que Sa Majesté le Roi a mis sur les rails une nouvelle révision attendue du Code de la Famille, s’agit-il de féminisme outrancier et de réduction du rôle de protectrice du foyer ou de protéger a minima par le droit celles qui, désormais par la force des choses, travaillent, contribuent au foyer qu’elles prennent en charge quasi-exclusivement, et continuent pourtant à se heurter à un patriarcat d’ordre pratique sous couvert de légitimité théologique ?
Tout cela nous porte à penser qu’une seconde grille de lecture de ces données est possible, celle qui veut qu’il y ait un écart entre le déclaratif et le vécu, à supposer que l’échantillon interrogé est représentatif de cette fameuse jeunesse marocaine. Le Maroc n’échappe pas à ce que les sociologues appellent le biais de désirabilité sociale, ce phénomène par lequel un répondant adapte ses réponses à ce qu’il perçoit comme socialement attendu, plutôt qu’à ce qu’il pratique réellement. Typiquement marocain.
La hchouma, cette forme de honte sociale structurante dans les interactions marocaines, semble jouer ici un rôle de premier plan. On répond souvent pour la galerie, pour ses futurs enfants, pour les convenances, pas nécessairement pour soi. On pourrait presque penser que les jeunes interrogés l’ont été en présence de leur père ou de leur mère, ce qui expliquerait davantage cet excès de zèle que même leurs ainés n’assument plus réellement. En somme, « faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais ».
Last but not least, on s’interrogera sur la dernière question posée à cette jeunesse dans cette étude pourtant très orientée sur les mœurs : « Diriez-vous que vous êtes dérangés par le changement d’heure sur vos études ou votre travail ? ». Que fait cette question aux côtés de l’avortement et de la polygamie ? Aucune réponse satisfaisante ne vient à l’esprit, à moins que ce décalage horaire explique à lui seul pourquoi ces jeunes ont répondu comme des vieux.
Zouhair Yata
