Elias Sanbar, « Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine » – Par Nadia Tazi

Par LNT
Elias Sanbar, Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine

SUMÛD

« Elle est simple la Palestine. » On trouve dans le Nouveau Discours Amoureux de la Palestine d’Elias Sanbar des fulgurances comme celle-ci, qui font vriller la pensée. Sans le moindre pathos et sans l’ombre d’un ressentiment, alors même que l’ennemi bombarde et affame toujours, il a une fois encore rouvert ce chantier impossible, en clarifiant, relatant, entre rires et larmes, plus exactement en disant, simplement en disant, l’innommable. Sumûd est un mot magnifique qu’en l’occurrence, le terme de résistance ne rend pas tout à fait : ici il ne s’agit pas seulement selon lui de tenir bon ou de persévérer fermement dans son être dans l’épreuve, mais de devenir : autrement dit d’inventer, d’affirmer une puissance par quoi on effectue une autre manière d’exister, de retourner l’horreur et l’exil en possibilité de se dépasser, et de s’ouvrir à autrui et au monde.

Tout le texte respire cet air là, mais encore une fois avec sobriété, sans la religiosité morbide qui est attendue face au signifiant génocide. De tous les fragments que le Dictionnaire décline alphabétiquement, j’ai choisi – au risque de trahir la délicatesse, le savoir-vivre et l’humour qui affleurent souvent, et de ne pas rendre compte des chiffres et des propositions théoriques qui éclairent – simplifient- l’échiquier, j’ai choisi donc la lettre G – comme Genet, Guerre et Génocide. Comment au stade où nous nous trouvons, où rien n’a cessé, comment ne pas aller à l’essentiel ?

Jean Genet est l’ami, l’un parmi beaucoup d’autres qui constellent le parcours.  Sanbar distingue les frères et les amis. Les premiers (Farouk Mardam-Bey notamment) accompagnent l’engagement, les seconds (Deleuze, le prince des philosophes, Godard , Jérôme Lindon -l’éditeur qui a instantanément accueilli la Revue d’études palestiniennes qu’il a créée – Leïla Shahid et René Backmann qualifiés « d’amis d’une vie » ou d’inconditionnels aux « mains pleines ») sont ceux face auxquels on n’est pas tenu de s’expliquer : une complicité qui s’est imposée d’elle-même et à laquelle il adjoint le charme.

Darwich, le poète, est à la fois le frère, l’ami, et sans doute quelque chose de plus puisque Sanbar l’a traduit. Tâche redoutable qu’il explique d’une manière singulière : traduire c’est respirer avec, autrement dit partager ce qu’il y a de plus subtil et de plus nécessaire, à la croisée du corps et de l’esprit, le souffle. Sanbar est stoïcien, yogique, poète par la grâce de l’amitié. Avec Jean Genet c’est autre chose. Il restera à ses yeux un être de fuite, insaisissable. L’échange ne passe pas par le culte viriliste et ses figures de truands magnifiques, ni même par le jeu de « qui perd gagne » et pas davantage par le verbe haut de l’écrivain, mais par la fraternité évidemment, le soutien de l’écrivain à la « révolution palestinienne. »

Et plus profondément peut-être, par le sentiment partagé d’habiter la marge, plus exactement l’extrême, -il reste le « déplacé », le « dépaysé » hors lieu, hors temps- et de déborder toujours les cases et les assignations. Mieux de retourner l’adversité qui très tôt, dès l’enfance, marque irréductiblement une différence, retourner donc une condition destinale en maxime : ne jamais être là où vous êtes attendu. Épouser en cela aussi le devenir.

Le génocide est devenu selon Enzo Traverso – que ne cite pas Sanbar – « la religion civile de l’Europe » avec ce que cela implique de terreur sacrée, de narcose, et en définitive de culpabilité pervertie. Créancière principale de la Palestine, l’Europe paie pour ne pas intervenir. Impotente, obèse, confite de passivité, l’Europe – à l’exception de l’Espagne – pourra-t-elle longtemps acheter ce silence ?

Le 7 octobre qui est l’œuvre d’un mouvement fascistoïde, est appelé à devenir pour les Juifs le nouveau Schibboleth : le signe d’appartenance, ou le secret public qui a révélé ce qui ne devait plus être, et qu’Israël croyait révolu : le retour après la Shoah du carnage et donc de la peur. La peur à peine enfouie, la haine, une longue politique négationniste de l’autre, ont entraîné l’assassinat des enfants de Gaza. Mais Sanbar explique que l’annihilation de la Palestine est inscrite comme une possibilité (« un châtiment possible » ) dans « le projet historique du sionisme » : d’emblée, le massacre et le nettoyage ethnique.

Il y eut des hauts et des bas bien entendu, mais l’infamie est réitérée de nos jours en paroles désinhibées, proférées depuis le sommet de l’État, invocations qui déshumanisent et qui n’ont jamais été démenties. Reprises par des jeunes armés ivres de puissance, comme par les généraux. Sanbar met toutefois en garde contre l’amalgame. Il ne s’agit pas de condamner le peuple et la diaspora par principe ( bien que 82% des Israéliens approuvent la déportation de la population de Gaza ) mais de se donner le temps, c’est-à-dire de prendre appui sur ce dont cette terre sainte a le secret. Il faut endurer encore : alors même que le génocide est en cours, le sumûd consiste en ceci qu’il faut se battre et donner le temps au Droit, accepter les lenteurs du Droit, de façon à ce qu’il puisse faire adéquatement œuvre, et travailler les consciences.

On sait déjà que tous les chefs d’accusation établis par la Convention du génocide peuvent être alignés, (pas un ne manque) et qu’on compte selon The Lancet ( l’une des revues scientifiques les plus prestigieuses qui soient) 100 000 morts à Gaza. On sait aussi que la responsabilité du crime est partagée par le parrain d’Amérique qui a fourni le matériel. Israel aura tout tenté pour effacer les traces, depuis la manière la plus méthodique jusqu’à la plus démente, en allant jusqu’à bombarder les cimetières – tuer les morts ! éradiquer absolument toute présence antérieure – et empêcher celle de témoins pendant la tuerie.

C’est dire que Netanyahou a cédé à ce que Deleuze appelle la ligne d’abolition, celle où la mort devient auto-destruction. « Vous occupez notre terre mais nous occupons vos cauchemars » disent les Palestiniens. Et il appartient aux Juifs de se confronter à cette hantise. « Il vous manque une défaite dans les guerres » dit Darwich. Elle est déja là la défaite, de la pire espèce – de celles, spirituelle et morale, qu’on s’inflige à soi-même.

Elias Sanbar, Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine, Plon.

Par Nadia Tazi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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