Politique

Edito : Sidi Moumen n’est pas Sidi Bouzid

le 27 octobre 2011


L’incontestable victoire du parti Ennahda en Tunisie n’en finit pas de susciter l’enthousiasme de son homologue marocain du Parti Justice et Développement qui, par l’éditorialiste d’Attajdid interposé, Mostafa El Khalfi, se plaît à rêver à haute voix d’une telle consécration au soir du 25 novembre.

Voici donc ce qu’écrit notre confrère dans l’édition du mercredi 26 octobre de ce quotidien connu pour sa proximité du PJD, mais aussi du Mouvement Unicité et Réforme, le discret, mais omniprésent MUR.

«…Est-il possible d’ignorer tout cela chez nous, au Maroc ? Il est clair que non, car le printemps arabe, après son succès en Tunisie, devient source d’inspiration pour les peuples, les élites et les régimes. Aussi, pour le Maroc, la seule voie possible est d’entreprendre tous les efforts pour faire aboutir ce processus démocratique, le 25 novembre, d’une manière volontaire et voulue, respectant en cela l’esprit du discours du 9 mars. Cela implique nombre d’obligations et de contraintes pour les forces politiques, qui devront ainsi assurer au Maroc une place de choix dans le concert des nations émergentes de la région…».

Tunis la Verte…

Pour notre collègue El Khalfi, qui ne fait pas pour l’occasion dans la dentelle, c’est donc de Tunisie que nous vient l’exemple, mais aussi et surtout l’inspiration, comme si la situation interne du Royaume était celle d’une consultation électorale organisée au lendemain de la chute d’une dictature et qui donnerait la victoire à ceux qui, comme Ennahda, se réclament explicitement du référentiel islamiste.

On comprendra aisément la démarche d’Attajdid qui prend appui sur ce précédent tunisien pour tenter «d’enfoncer le clou» et assurer la prééminence électorale du PJD dans quelques semaines. Le quotidien en question poursuit en cela le même objectif que les organes dirigeants du Parti Justice et Développement, lesquels font montre depuis plusieurs semaines d’un activisme forcené, en faisant une cour assidue aux élites casablancaises occidentalisées, aux femmes de la bonne bourgeoisie, à la presse nationale et, hier soir, au patronat, en passant le «premier grand oral» de la CGEM, à l’invitation, très vite honorée, de son président, M. Horani…

Mais, au-delà des calculs bien compréhensibles du PJD et de son volontarisme qui donne fort dans la méthode Coué, doit-on vraiment s’inspirer ou s’inquiéter, (selon les camps), de la percée islamiste en Tunisie ?

Dans ce pays, siège d’une dictature de plusieurs décennies jusqu’à la chute de Benali, les électeurs n’avaient, dans le meilleur des cas, d’autre choix que de voter pour de petits partis croupions quand, à l’occasion d’élections truquées, le RCD présidentiel se taillait la part du lion.

Le Royaume quant à lui n’a jamais vécu sous le régime du parti unique ou omnipotent et depuis 1997, il a entamé un cycle de plus en plus vertueux de consultations électorales, marquées au sceau de la transparence, de la neutralité (globale certes) de l’Administration, même si la détestable pratique de l’achat des voix a pu perdurer.

La Tunisie, qui a pu compter sept millions d’électeurs sur ses dix millions d’habitants, peut se targuer d’un taux d’alphabétisation largement supérieur à celui du Maroc, mais également d’une classe moyenne autrement consistante que la nôtre.

Cette classe moyenne a été le véritable moteur du soulèvement populaire contre Benali parce que c’est elle qui souffrait le plus de la mainmise de l’économie par le clan Benali et de la confiscation du pouvoir politique par le RCD. Un tel scénario n’est pas concevable aujourd’hui au Maroc et le PJD ne saurait prétendre à la représentation exclusive de la petite et de la moyenne bourgeoisie nationale, alors que le taux d’urbanisation est plus faible chez nous et que d’autres formations politiques, plus anciennes (Istiqlal, USFP,  RNI, etc), bénéficient elles aussi d’une certaine implantation auprès de cette «population cible».

Autre élément qui mérite d’être mentionné, c’est l’aura qui entoure Ennahda et son leader, Ghannouchi depuis son retour d’exil londonien. Après le démantèlement du RCD, alors que le peuple tunisien découvrait l’ivresse de la liberté et de la libre parole, les militants du parti islamiste sortaient de cette clandestinité qui les caractérisait depuis la fin des années 80. Ennahda, pourchassé, réprimé, affaibli, n’a pour autant jamais disparu de la scène politique tunisienne et ses animateurs ont vite su reprendre l’offensive après le 17 janvier 2011 quand les autres courants politiques de ce pays, socialistes, libéraux, communistes, baathistes et autres étaient quasiment absents de la mémoire collective des Tunisiens, mais aussi du combat militant. Ennahda a remporté les élections parce que ce parti a très vite occupé le vide laissé par la mise à bas du régime Benali.

Un terrain déjà occupé

Rien de semblable dans notre pays où le multipartisme a été instauré dès l’indépendance, sous la houlette d’un mouvement national patriotique et progressiste qui a souvent été la cible privilégiée de la répression lors des sinistres années de plomb. A la différence d’Ennahda, le PJD n’est pas ce héros à peine sorti de l’ombre, mais un compétiteur parmi d’autres, tous aussi ambitieux que lui !

Enfin, dernier élément qui doit permettre de relativiser «le rêve tunisien» du PJD, les élections pour la désignation d’une assemblée constituante en Tunisie ont été tenues pour parer à la vacance du pouvoir institutionnel, constatée après le départ du sieur Benali. Ennahda, aux côtés des autres forces politiques de ce pays, va devoir composer, négocier, accepter de partager le pouvoir intérimaire et construire par consensus un nouvel édifice étatique dans un contexte régional et international marqué par l’extrême attention qui sera portée par les «grands amis» de Tunis envers toute évolution significative.

Un tel contexte n’existe pas pour le Maroc qui, grâce à Dieu, dispose de tous les instruments pérennes de l’Etat-Nation, même s’il est à l’ordre du jour, depuis l’adoption de la nouvelle Constitution, un renouvellement et un rajeunissement des élites dirigeantes, mais aussi un toilettage institutionnel profond.

Le PJD, contrairement à Ennahda, ne saurait se poser en sauveur, en recours, en alternative ou même en interlocuteur obligé.

Même si des milieux quasi-officiels considèrent comme inéluctable sa participation aux affaires gouvernementales, même si des hommes de gauche, qui entamèrent comme Abdelouahed Souhail, leur carrière politique dans les rangs (clandestins) du Parti Communiste Marocain, estiment que le PJD pourrait être membre d’une coalition majoritaire, cette éventualité n’apparaît pas vraiment comme inéluctable.

Ainsi, il existe en France une force politique, le Front National, qui depuis quinze années dépasse très largement les 12 ou 13 % des voix à chaque consultation électorale. Il n’en a jamais été pour autant associé au pouvoir exécutif.

Au final, ce sont les citoyens et leurs votes qui décideront, mais, gageons que contrairement aux espoirs de «raz-de-marée» qui donnerait au PJD 20 % des voix et près de 80 députés, le «grand soir» n’arrivera pas le 25 novembre 2011.

Faut pas rêver !

Fahd Yata