[Dossier Spécial Innovation] Partie 3 : Les écosystèmes d’innovation dans le monde : La French Tech en France (2/8)

par Omar Amrani | le 20 janvier 2018


Après les USA, la Suède et Singapour, nous allons cette fois analyser l’écosystème d’un pays proche du nôtre : La France.

Notre voisin n’est pas connu pour être un pays innovant. Il serait même à la traîne selon de nombreuses analyses et constats (classé en dehors du top 10 mondial alors qu’il est la cinquième puissance économique mondiale !)

Il est cependant intéressant de constater que ces dernières années, la France “grignote” progressivement des places dans le classement de l’indice mondial de l’innovation et se rapproche de plus en plus du top 10 (15ème au classement 2017).

Il faut dire que de gros efforts ont été effectués pour doter le pays d’un écosystème d’innovation qui soit plus solide et plus performant.

Aujourd’hui, la “french tech” semble avoir le vent en poupe avec des startups françaises qui créent de belles success-stories mondiales et qui commencent à séduire de plus en plus d’investisseurs internationaux.

L’appui politique à cet écosystème est  désormais acté (le nouveau président français Emmanuel Macron est notamment très favorable à l’innovation et aux startups) et les initiatives privées comme la Station F de Xavier Niel se multiplient pour le faire grandir économiquement et culturellement.

La France veut définitivement rattraper son retard et se positionner en tant qu’acteur majeur de l’innovation à l’échelle mondiale…


Partie 2

Dans cette deuxième partie, nous allons voir pourquoi l’état français n’avait pas jusqu’ici réussi à favoriser l’émergence d’un écosystème innovant malgré de nombreuses tentatives…


Les conséquences du colbertisme

Nous avons vu dans l’article précédent que, contrairement à des pays comme les USA ou la Suède, il existait, en France, plusieurs freins culturels à l’établissement d’un écosystème d’innovation efficace et performant : Peu de valorisation de l’esprit d’entrepreneur, système éducatif ne favorisant pas la créativité, fermeture au potentiel des étrangers, etc.

Les valeurs et la culture d’un pays étant souvent liés au système politique en place, il est alors intéressant d’analyser le niveau de responsabilité du monde politique français sur les questions de l’entrepreneuriat et de l’innovation.

« un français moyen va plus respecter un homme politique qu’un chef d’entreprise ! »

Selon de nombreux analystes et sociologues, le système politique français serait dominé depuis trop longtemps par un système très fermé de méritocratie scolaire (où ne peuvent y rentrer que les diplômés de l’ENA ou de Sciences Po) qui bloque ainsi l’entrée dans le monde politique de toute personne pensant différemment !

Ce système qui reproduit les mêmes schémas et modèles de pensées d’années en années trouverait son origine dans le colbertisme, une doctrine socio-économique installée en France depuis le 17ème siècle qui donne aux fonctionnaires de l’État un rôle et une influence considérables !

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Jean-Baptiste Colbert, plusieurs fois ministre sous Louis XIV, a exercé une influence considérable sur le psyché collectif des Français qui perdure encore jusqu’à nos jours !

Les conséquences psychologiques directes de ce système sur la population française font, qu’aujourd’hui, un français moyen va plus respecter un homme politique ayant fait l’ENA ou Sciences Po qu’un chef d’entreprise « Self-Maid »  !

Le Capitalisme de connivence

Nous avons vu avec l’exemple de Singapour qu’un Etat dont les hommes politiques sont très puissants n’était pas forcément une mauvaise chose pour le développement du pays.

Un tel système peut fonctionner lorsque les règles du jeu sont claires et transparentes vis-à-vis de la population !

Or, en France, les hommes politiques français pratiqueraient un certain capitalisme de copinage ou de connivence avec les oligopoles plutôt qu’un véritable capitalisme entrepreneurial !

Au lieu de favoriser l’entrée de nouveaux concurrents sur les différents marchés, les hommes politiques français auraient comme « priorité officieuse » de défendre d’abord les intérêts des champions nationaux et des grandes entreprises,  seuls stabilisateurs, selon eux, de la santé économique du pays !

Les ressources considérables consacrées à l’aide des grands groupes industriels ont pourtant montré qu’elles étaient improductives et défavorisaient l’émergence et le développement des petites entreprises et des startups alors que celles-ci représentent pourtant 99,8% du nombre total d’entreprises en France !

Un climat peu favorable à l’entrepreneuriat

Nous sommes donc bien loin des pays dont le système politico-économique en place fait des entrepreneurs de véritables supers stars (comme aux États-Unis) ou celui où les ministres sont considérés comme des citoyens comme les autres (exemple de la Suède).

Ce climat peu favorable à l’entrepreneuriat conduit forcément à des pratiques sociales beaucoup moins génératrices de valeur ajoutée comme la recherche de rente ou d’un emploi à la fonction publique garante d’une sécurité de l’emploi et de revenu !

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Le succès de ce genre de livres en France reflète de manière générale la culture anti-entrepreneuriale du pays…

« De plus, note Booz & Company, il existe en France un manque flagrant d’attractivité économique pour la situation d’entrepreneur ! »

« La prise de risque personnelle est trop élevé (taxation disproportionnée des bénéfices espérés, dévalorisation culturelle de l’échec, etc ! »

Une conception erronée de l’innovation

Au cours des années, il a existé, malgré tout, plusieurs tentatives étatiques pour développer l’innovation mais force est de constater que la plupart d’entre elles ont échoué !

Il semble que la France ai eu, pendant trop longtemps, une mauvaise compréhension de l’innovation.

« Quand on voit, par exemple, que sur 5,7 milliards d’euros investis dans des projets R&D labellisés pôle de compétitivité, seul 1 projet sur 4 a généré de l’innovation », on se pose la question de la pertinence des brevets qui ne riment pas forcément avec applicatifs innovants sur le marché ! » observent les analystes de Booz & Co.

Selon Yann Ménière, enseignant chercheur en innovation à ParisTech, la France est certes un grand pays de recherche (la France est au 3e rang du classement « Top 100 Global Innovators » de Thomson Reuters, qui ne prend en compte… que les brevets) mais elle a du mal à transformer les résultats de la recherche en innovation au niveau des entreprises.

Ce tableau montre que les dépôts de brevets en France sont majoritairement réalisés par des grands groupes.

En dehors de quelques exceptions comme le CEA (Commissariat à l’énergie atomique), il n’existe pas de culture ni de pratiques bien en place pour faire implémenter les résultats de la recherche dans le monde des entreprises.

Une autre raison de l’échec de beaucoup des initiatives gouvernementales pour mettre en place des écosystèmes d’innovation en France est la « lourdeur administrative » des dispositifs de soutiens.

Comme l’explique très bien le blog « les cahiers de l’innovation » dans un billet intitulé les écosystèmes d’innovation en France, pourquoi ça foire ? :

« On dissèque les processus d’innovation, on essaie de créer autant d’outils qu’il y a de situations, on multiplie les interfaces entre tous ces dispositifs … et on arrive à la fin à quelque chose de très complexe, de bureaucratique, qui étouffe les initiatives entrepreneuriales. On oublie que les processus à l’œuvre sont complexes et imprévisibles et qu’ils doivent être très agiles et rapides à déployer ! »

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Une question de confiance…

Il serait tentant d’affirmer que, quel que soit la volonté et l’ambition de l’état pour mettre en place un écosystème d’innovation performant de manière verticale, cela conduirait forcément à un échec.

Mais l’exemple de Singapour nous a bien montré qu’un écosystème d’innovation pouvait fonctionner (et même très bien) même s’il émanait des hautes sphères de l’état.

« Il n’existe pas, encore aujourd’hui, une confiance collective minimale pour parvenir à une capacité d’innovation à la mesure des efforts déployés. »

Nous avons vu également que la force d’un écosystème d’innovation repose sur la confiance, la synergie et la coopération naturelle entre ses différents agents : les entreprises, les organismes de recherche et de formation, les autorités publiques, la société civile, les médias… tous doivent coopérer dans une même logique et pour une même finalité : stimuler l’entrepreneuriat et l’innovation !

Confiance et innovation

En France, ces conditions ne sont pas suffisamment réunies. Il n’existe pas, encore aujourd’hui, une confiance collective minimale pour parvenir à une capacité d’innovation à la mesure des efforts déployés.

Même les agents publics  de  l’innovation ne jouent souvent pas le jeu de la collaboration dans un esprit d’entraide et de confiance à l’image des grands organismes de recherche comme le CNRS et le monde universitaire qui évoluent dans un certain climat d’hostilité ou de méfiance réciproque.

Un article très édifiant de La Tribune, intitulé « les politiques d’innovation : pourquoi ça ne marche pas en France » permet d’aller plus loin dans la compréhension du problème de l’inefficacité de l’État Français dans le soutien à l’innovation.

Très peu d’ADN d’innovation dans les entreprises françaises

La situation ne semble pas être meilleure au niveau des entreprises puisque, selon plusieurs études réalisées, la démarche d’innovation ne semble pas être bien comprise par les dirigeants des sociétés privées !

« La majorité des responsables interrogés affirment que l’innovation n’est pas encore ancrée dans l’ADN de leur entreprise. Or, plus l’alignement entre culture d’entreprise et stratégie d’innovation est fort, plus la performance économique de l’entreprise est garantie à long terme », affirme un analyste de Booz & Company.

En cause aussi, des faiblesses dans l’organisation des entreprises, l’innovation étant souvent rattachée à plusieurs directions – recherche, marketing ou encore achats – sans que les responsabilités soient clairement définies au sein de l’entreprise !

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Une culture qui semble être anti-innovation, un état qui ne réussit pas à favoriser l’émergence d’un écosystème d’innovation, des entreprises qui n’ont pas encore inscrit l’innovation dans leur ADN, la situation française concernant l’innovation semblait donc très mal embarquée ! 

C’était sans compter la réaction populaire qui a commencé à être las de cet immobilisme et de ce défaitisme ambiant !

Ces dernières années, les français ont montré plusieurs signes de renouveau et d’ambitions nouvelles pour leur pays. 

Un vent nouveau semble aujourd’hui souffler sur la France avec un nouveau président qui vient en rupture avec tous ceux qui l’ont précédé et une « French Tech » qui commence à faire parler d’elle à l’échelle mondiale. 

Malgré tous ses freins historiques et culturels, la France a, en elle, beaucoup d’éléments subtils et méconnus qui sont insuffisamment valorisés et qui lui permettraient de rapidement rattraper son retard et se positionner sur le devant de la scène mondiale de l’innovation…

C’est précisément ce que nous allons analyser dans le prochain article…

→Suite de l’article : Partie 3/8


à propos de l’auteur :

Omar Amrani est un entrepreneur passionné d’innovation et d’éducation.

Il est coachformateur et consultant en innovation pour plusieurs structures publiques et privées au Maroc et en Afrique.

Il est aussi intervenant dans l’enseignement supérieur dans différentes écoles et universités à travers ses cours et séminaires “Culture de l’Innovation” et « Culture Scientifique ».

Vous pouvez suivre ses articles sur la page Facebook de son blog Chroniques du futur