Vingt-sept ans de règne, un inventaire chiffré, une doctrine assumée et un vœu formulé à huit semaines des législatives. Le discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI prononcé mercredi soir à Tétouan à l’occasion de la 27ème Fête du Trône, dans la lignée des précédents, se lit à la fois comme un état des lieux et une feuille de route pour les années à venir.
Première phrase à retenir, le résultat de l’action publique « ne tient pas du hasard » et le Souverain y adosse une « doctrine de pouvoir » dont il énumère les maîtres-mots, prise d’initiative, suivi rigoureux, autocritique constructive, détermination. Les résultats obtenus ne sont donc pas fortuits et l’avenir appelle un engagement similaire d’efforts à fournir.
Vient ensuite la phrase pivot et certainement la plus lourde du discours. Le pays est à une « étape-charnière » où un idéal de confiance et d’optimisme « doit l’emporter sur toute rhétorique susceptible de nourrir désespoir et frustration ». À huit semaines d’un scrutin législatif, Sa Majesté désigne sans les nommer les entrepreneurs politiques du ressentiment, ceux dont le fonds de commerce est la frustration.
Trois phrases successives martèlent ensuite le même terme. La sécurité et la stabilité comme premier motif de fierté. La stabilité politique et institutionnelle comme « denrée rare » et « atout d’une valeur inestimable » dans un environnement régional en proie aux convulsions. La stabilité, enfin, comme « variable-clé dans l’équation du développement » et comme « capital stratégique ». Denrée, atout, variable, capital, le glissement lexical est remarquable, la stabilité n’est plus décrite comme un état, elle est comptabilisée comme un actif. Le Maroc ne se contente plus d’être stable, il valorise sa stabilité, et le fait dans le vocabulaire des marchés plutôt que dans celui de la morale politique. Dans une région où l’instabilité est devenue le régime ordinaire, la lecture est limpide et juste.
Suit l’inventaire, et les chiffres autant que les faits sont éloquents. Une croissance située autour de 4,9 % en 2025, attendue au même niveau ou au-dessus cette année. Une pluviométrie qui a rendu au pays sa sécurité hydrique et alimentaire. Un Maroc premier exportateur automobile du continent, avec une capacité annuelle proche du million de véhicules, et une filière qui, avec l’aéronautique, dépasse désormais 40 % des exportations nationales en devançant les phosphates. Près de vingt millions de visiteurs accueillis en 2025. Des industries agroalimentaires et pharmaceutiques couvrant près de 80 % des besoins nationaux. Les premières autorisations accordées au titre de l’Offre Maroc hydrogène vert. Une base industrielle et technologique de défense et de cybersécurité en cours d’installation.
Ce n’est pas la longueur de cette liste qui compte, c’est le fil qui la traverse. Le mot n’est pas croissance, il est souveraineté. Dans un monde où le protectionnisme est redevenu la norme et où la sécurisation des chaînes d’approvisionnement a remplacé la doctrine du libre-échange, le discours érige explicitement l’autosuffisance stratégique en axe du développement industriel. Que l’automobile et l’aéronautique aient dépassé les phosphates n’est donc pas une statistique douanière parmi d’autres. C’est un pays de sous-sol qui devient un pays d’assemblage, et un pays d’assemblage qui prétend désormais produire ce dont il ne veut plus dépendre. La même logique vaut pour l’organisation des grands rendez-vous continentaux, dont le texte relève qu’elle a valu au Royaume de l’estime et, avec une litote toute diplomatique, quelques envieux.
Le volet social, lui, tient en une exigence de fond. Généralisation de la protection sociale, justice sociale et spatiale, et surtout insistance sur des programmes de développement territorial intégré qui devront englober toutes les régions, « sans exception aucune ». Cette précision n’est pas une formule parce qu’en rappelant qu’il ne faudrait pas faire d’exception, cela induit que ce n’est actuellement pas encore le cas.
Sa Majesté consacre ensuite au-delà du bilan, une part importante de son discours aux moyens financiers pour aller plus avant, insistant que la transformation exigera des ressources d’une envergure inédite, dont l’essentiel devra provenir de financements domestiques. Le secteur financier national est exhorté à accompagner l’investissement, à élargir qualitativement l’accès au crédit bancaire et non bancaire des PME, de l’innovation, de l’industrialisation et de l’export, à se montrer plus ouvert et plus novateur, à mobiliser l’épargne institutionnelle, à redynamiser les marchés financiers.
Dans sa dernière séquence, le Roi Mohammed VI envoie, comme souvent, un message clair à la scène politique. En énonçant que les acquis « transcendent les mandats gouvernemental et parlementaire » et qu’ils procèdent d’une dynamique cumulative étalée sur des années, le Souverain met les pendules à l’heure de la récupération politique des avancées du pays à la veille des élections. Enfin, en formulant le vœu qu’au lendemain des prochaines échéances s’amorce un nouveau cycle dont les maîtres-mots seront la préservation des acquis et la poursuite des réformes d’envergure, il établit le véritable cahier des charges du prochain gouvernement. Le 23 septembre, on ne votera donc pas sur la trajectoire, elle est royalement fixée. On votera sur les capacités à l’atteindre de ceux qui prendront le relais.
Zouhair Yata