La Conférence régionale de croissance globale organisée à Marrakech à l’initiative du FMI, du FMA, FADES et du Royaume du Maroc

Économie et Finance

Croissance, inclusion et emploi, à Marrakech, entre langue de bois et pragmatisme

le 1 février 2018


Marrakech a été deux jours durant l’épicentre de la Région MENA et de la vingtaine de pays qui la composent.

En effet, à l’initiative du Royaume du Maroc, du Fonds Monétaire International, du Fonds Monétaire Arabe et du Fonds Arabe de Développement Économique et Social, une conférence «de haut niveau» a réuni les 29 et 30 janvier une panoplie de dirigeants, de hauts fonctionnaires, de personnalités de la société civile, d’experts et de spécialistes, en présence d’une presse nombreuse.

Cette éminente assistance, émanation directe des pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, était présente pour débattre d’une problématique qui marque dans chacun des États l’actualité, présentée sous le titre : «Opportunités pour tous : croissance, emploi et inclusion dans le monde arabe».

Outre le Chef du Gouvernement, M. Saad Eddine El Othmani, qui a prononcé l’allocution d’ouverture, du Ministre de l’Économie et des Finances, M. Mohamed Boussaïd, qui s’est chargé de celui de clôture, des présidents du FMA et du FADES, du Premier ministre tunisien, on a pu noter la présence de figures emblématiques du Monde arabe et notamment la militante infatigable de la Cause palestinienne, Hanan Ashrawi, de Sheikha Lubna Al Qasimi, Présidente de l’Université Zayed aux EAU, ou encore de Samir Samar Mezghanni, romancière et militante de la cause des jeunes.

Pour la partie marocaine, on a pu y rencontrer Mme Miriem Bensalah-Chaqroun, Présidente de la CGEM, Mme Nezha Hayat, Présidente de l’AMMC, Abdelatif Jouahri, Wali de Bank Al-Maghrib, Noureddine Bensouda, Trésorier du Royaume et bien d’autres encore.

Et, incontestablement, par son charisme personnel, l’importance de ses responsabilités, son influence internationale, Mme Christine Lagarde, Directrice générale du FMI, a été l’une des figures marquantes de cette conférence de haut niveau, n’hésitant pas à sortir de son rôle de porte-voix du FMI pour modérer avec professionnalisme, simplicité et efficacité deux panels sensibles.

La langue de bois des uns

Au rythme d’ailleurs de ces interventions officielles, comme celles du chef de notre gouvernement ou du Premier ministre tunisien, des discussions animées lors des successifs panels, et des conclusions de la clôture, une double impression a pu se dégager.

En effet, ni M. El Othmani, ni son homologue tunisien n’ont su, leurs de leurs discours, se départir de cette épaisse langue de bois qui, trop souvent hélas, caractérise les responsables publics.

Plombées par les généralités, les vœux pieux et les constats généraux, leurs interventions n’ont que peu apporté à l’assistance qui espérait plutôt des approches réalistes et franches sur les problèmes sociaux que vivent quasiment tous les pays de la Zone MENA, notamment ceux de l’emploi, de l’inclusion, de la jeunesse et de la place de la Femme dans nos sociétés.

Le PM tunisien, M. Chahed a surtout développé la problématique de la croissance dans son pays et les conséquences de la Révolution du Jasmin, sans oser critiquer la politique du FMI qui conditionne son aide financière à ce pays à la prise de décision qui, justement, ne favorisent en rien la résorption du chômage.

Son alter ego marocain, M. El Othmani, l’avait précédé en orientant délibérément son discours sur la politique des réformes, ses effets macroéconomiques, sans s’appesantir vraiment sur la dimension sociale et la vague de mécontentement qui touche le pays et surtout, en évitant soigneusement de parler de la place de la Femme marocaine, de son rôle, en se contentant de saluer la présence de Mme Miriem Bensalah-Chaqroun, laquelle, on le sait, est particulièrement insensible à ce genre de flatterie. Mais pouvait-on demander plus à un homme politique dont certaines des figures emblématiques de son parti comparaient, il y a peu, «la Femme à un lustre illuminant le foyer» ?

On relèvera cependant que M. El Othmani a tenu à réaffirmer avec force l’idée que la flexibilité du Dirham avait été une décision «souveraine» du Royaume, récusant les accusations de sujétion de notre gouvernement aux injonctions du FMI. Une mise au point faite devant Mme Lagarde qui, lui succédant au micro, a salué «la flexibilité intelligente du dirham, une décision positive du Maroc».

La franchise de l’autre

En fait donc, ce sont les panélistes et les officiels du FMI qui ont tenu les discours les plus réalistes, les plus pertinents, sans doute parce qu’ils ne songeaient pas, en venant à Marrakech, à leurs carrières politiques…

Ainsi, Mme Lagarde, dans son allocution d’ouverture, n’a pas manqué de pointer du doigt la situation sociale «bouillonnante» dans la plupart des pays arabes, en critiquant vertement les politiques officielles suivies depuis des lustres et qui n’ont pas produit d’autres effets que d’alourdir les déficits publics, freiner la croissance et réduire à néant toutes les incitations à la création d’emplois, faisant du chômage, et notamment celui de la jeunesse, une bombe prête à exploser en tous lieux et temps.

La patronne du FMI, en féministe convaincue, a également évoqué les discriminations et la marginalisation dont sont victimes les femmes dans les pays arabes et, pour illustrer son propos à salué la présence dans la salle de deux Marocaines qui, chacune dans son champ d’activité, brillent par leur dynamisme et leur compétence, Mme Miriem Bensalah-Chaqroun, présidente de la CGEM et Mme Nezha Hayat, présidente de l’Autorité marocaine des Marchés de Capitaux.

Et plus forte encore, a été l’insistance de Mme Lagarde sur les conditions d’une croissance inclusive dans la Zone MENA.

En effet pour celle qui préside aux destinées du Fonds Monétaire International, gardien de l’orthodoxie économique libérale, ce sont les politiques publiques qui doivent impérativement changer pour réussir tous les paris de la croissance et du développement dans cette zone, pour réduire les disparités sociales criantes, donner à la Femme la place qui lui revient de droit et sortir la jeunesse du désespoir et de l’errance.

Ce changement passe, selon elle, notamment par la réduction des charges fiscales qui pèsent sur les entreprises la mise en place de facteurs incitatifs puissants pour l’investissement, et notamment les IDE, l’abandon des politiques de subvention, budgétivores, la fin des recrutements massifs dans la Fonction publique et la mise en place de politiques dédiées promouvoir l’emploi par le secteur privé.

Rien de vraiment révolutionnaire, mais, notamment en ce qui concerne le poids de la fiscalité, sa baisse représente une alternative qui a fait ses preuves comme le montre le retour de la croissance dans plusieurs économies développées et qui devraient inspirer les décideurs officiels de la région.

Pragmatisme et le réalisme, le crédo des sociétés civiles

Cette affirmation de solutions alternatives, que le FMI juge urgentes pour éviter les explosions ou les implosions sociales, a été particulièrement appuyée, non dans son contenu, mais dans son esprit par les différents panels qui ont constitué l’essence même de cette conférence de haut niveau.

Ainsi, lorsqu’il s’est agi d’examiner comment créer des millions d’emplois dans le monde arabe, la problématique de l’emploi des jeunes est rapidement venue au-devant des réflexions des panélistes. Aussi, tel le Saoudien Khalid Alkhudair, a exposé les voies qu’il a suivies dans son pays pour mettre de l’imagination et de l’audace au service de la création d’emplois dans des PME, mais aussi offrir à la Femme saoudienne des opportunités de travail.

D’autres, telle la Marocaine Nezha Hayat ont mis l’accent sur le pragmatisme dans la mise en oeuvre de politiques de formation et de création d’emploi, mais aussi dans la nécessité de donner, dès leur plus jeune âge, l’envie d’entreprendre à ceux qui sont scolarisés, observant également avec finesse qu’on ne devait pas seulement penser à créer des « Silicon Valley » partout, mais s’intéresser également à des profils moins pointus et beaucoup plus nombreux qui, légitimement, aspirer à un avenir meilleur.

C’est dans le même sens que devaient aller les participants à la seconde table ronde qui devait traiter de la thématique «renforcer l’inclusion et accroître les débouchés dans le monde arabe».

Pour les panélistes, et notamment l’Égyptien Ashraf Sabry, fondateur et DG de Fawry Mobile banking, les solutions les plus pertinentes et les plus opératoires sont les plus simples, tirées de l’observation des pratiques et besoins quotidiens de la population, en accord avec l’usage des nouvelles technologies.

Enfin, l’un des moments les plus Intéressants de cette journée fut celui  de « la conversation sur l’autonomisation des femmes dans le monde arabe », avec de fortes personnalités féminines à la tribune. Sous l’amicale et experte modération de Christine Lagarde, Hana Ashrawi, la palestinienne, Miriem Bensalah-Chaqroun, la Marocaine, Sheikha Lubna Al Qasimi, l’Émiratie, et Samar Samir Mezghanni, la Tuniso-irakienne, ont, chacune, donné témoignage de leurs propres parcours qui leur ont permis de s’imposer et de réussir dans des champs aussi divers que machistes au sein de leurs pays.

Un très beau moment d’intelligence et de franchise qui a prouvé que la volonté et la personnalité étaient des moteurs puissants qui permettaient de franchir bien des obstacles.

Une leçon et un espoir pour les dizaines de millions de Femmes qui peuplent notre Monde arabe.

Marrakech, Fahd YATA

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