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Politique

La crise sociale en France et au Maroc, comparaison et raison…

le 28 janvier 2019


    La crise sociale en France, révélée par le mouvement des Gilets Jaunes, ne devrait pas manquer de nous interpeller. En effet, les slogans brandis par ces derniers partagent de larges similarités avec ceux entendus épisodiquement dans nos contrées ces dernières années (Rif, Jerada, Zagora, sans oublier le mouvement du 20 février) : dénonciation de l’absence de justice sociale, de la paupérisation des classes populaires, et du mépris dont elles seraient l’objet (Hogra), besoin de considération et de dignité (Karama), rejet de la classe politique etc.

Il ne serait donc pas sans intérêt pour nous de mieux cerner les facteurs qui ont abouti à l’éclatement de la crise sociale en France. Il convient au préalable de relever que cette crise couvait depuis quelques décennies, et on ne peut accuser le Président Macron d’en être à l’origine. De fait, en se plaçant en dehors des partis politiques traditionnels et en axant sa campagne électorale pour l’élection présidentielle sur le besoin de ʺfaire la politique autrementʺ, le candidat Macron a même semblé avoir pressenti la crise qui couvait et être en mesure d’apporter une réponse au besoin de changement des Français.

À cet égard, le deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017 offrit aux Français le choix entre deux options de changement, celle du repli identitaire prônée par Marine Le Pen, et celle de l’ouverture et de la réforme portée par Emmanuel Macron.

La prestation désastreuse de Marine Le Pen à l’occasion du débat d’entre les deux tours l’opposant à un Emmanuel Macron au meilleur de sa forme, ne pouvait que convaincre les Français encore hésitants, de voter pour ce dernier.

Pourtant, dix-huit mois après son élection, le Président Macron voit sa popularité dégringoler et doit faire face à la révolte d’une partie de la population.

Manifestement, il n’a pas perçu que le besoin de changement des Français et leur défiance vis-à-vis de la classe politique, trouve son origine dans le fait que de plus en plus de citoyens, des classes populaires et même moyennes, voient d’année en année, leur pouvoir d’achat s’éroder, les services publics se dégrader et l’écart de revenu avec les classes aisées s’agrandir.

En conséquence, de la part du nouveau Président, seul un changement de politique économique se traduisant  par une plus juste répartition des richesses, de nature à ressouder le corps social, était à même de venir à bout de la crise qui couvait.

Il n’en fut rien, la politique économique ne changea pas de nature avec le nouveau Président, elle demeura, de façon encore plus marquée par rapport à la présidence précédente, d’essence néolibérale, favorisant plus encore les nantis supposés en mesure d’investir et de créer de l’emploi, au détriment des catégories populaires ; continuant d’affaiblir l’État dont les interventions sont jugées contraires au libre jeu du marché. En somme, la fracture sociale que Jacques Chirac avait dénoncée en 1995, ne faisait que s’élargir.

 L’instauration de nouvelles taxes sur les carburants fut la goutte d’eau de trop, la crise sociale éclata alors au grand jour avec l’irruption des ʺGilets jaunesʺ sur la scène publique, offrant ainsi à Marine Le Pen une occasion inespérée de prendre sa revanche.

Ce changement de cap en matière de politique économique qui nécessite de s’affranchir des dogmes néolibéraux, le Président Macron ne semble pas en mesure de l’effectuer, il heurte trop ses propres convictions comme continuent de l’attester ses déclarations et prises de positions.

D’ailleurs le voudrait-il que la Commission européenne, qui veille à l’orthodoxie des politiques économiques des pays membres, l’en dissuaderait.

Déjà des instruments importants de politique économique relèvent actuellement, au niveau européen, de ses prérogatives.

Elle a fixé un plafond de 3 % du PIB pour le déficit budgétaire, ce qui laisse peu de marge aux pays membres pour faire jouer cet instrument en fonction des conjonctures, demain elle pourrait appeler à un déficit de 0 %.

Du fait de la monnaie unique, les pays de la zone euro n’ont plus aucune maîtrise de la politique de change et monétaire. En matière de politique agricole et commerciale, rien d’important ne peut être entrepris sans son consentement.

Faut-il alors s’attendre à ce que le populisme et le repli nationaliste incarnés par le Rassemblement National, et que le président Macron dénonça à juste titre lors du centenaire de l’Armistice, prennent en otage la France dont le prestige et le rayonnement de par le monde s’en trouveraient fortement affectés ?

Cette éventualité s’avère d’autant plausible que les partis politiques traditionnels qui avaient pris l’habitude de se partager le pouvoir depuis plusieurs décennies, et qui eux non plus, ne semblent pas avoir oublié l’humiliation qu’Emmanuel Macron leur a fait subir, paraissent peu enclins à constituer un front républicain en mesure de faire barrage à la montée de l’obscurantisme à la française.

De plus, la gauche française dont la pensée est en panne, et qui, sur le plan idéologique, serait la mieux placée pour prendre en charge les revendications des Gilets Jaunes, a perdu de sa crédibilité.

Nul doute, comme suggéré plus haut, qu’à bien des égards, le mouvement des ʺGilets jaunesʺ rappelle le ʺprintemps arabeʺ de 2011.

Dans les deux situations l’on se trouve, toute proportion gardée, face à la rébellion contre le système, d’une partie de la population qui s’estime laissée pour compte, méprisée et appauvrie.

Les pays développés démocratiques ne sont donc pas, de leur côté, à l’abri de violents soubresauts sociaux aux issues imprévisibles, quand les inégalités deviennent insupportables pour une partie de la population.

 La crise sociale en France nous enseigne également, que de tels mouvements constituent une aubaine pour les mouvances radicales antisystème, pour diffuser leurs thèses et se renforcer.

Si la Commission européenne veille au grain en matière de politique économique pour les pays membres, les institutions de Bretton Woods, en l’occurrence le FMI et la Banque Mondiale, jouent ce rôle pour le cas des pays comme le Maroc.

Il est donc patent que les dogmes néolibéraux continuent de guider la politique économique marocaine, et qu’en conséquence, les inégalités sociales s’élargissent dans notre pays, les services publics s’y dégradent, et les classes populaires et même moyennes, s’y sentent, de plus en plus, laissées pour compte et appauvries.

Il n’est pas anodin, dans ces conditions, que Sa Majesté le Roi Mohammed VI ait lancé en octobre 2017, un appel pour la reconsidération du modèle de développement marocain qui s’avère inapte à satisfaire les demandes pressantes et les besoins croissants des citoyens, à réduire les disparités sociales et régionales, et à réaliser la justice sociale.

Il est à craindre, devant l’imprégnation de la technocratie, et même de la classe politique marocaines des dogmes néolibéraux, et leur incapacité intellectuelle à les remettre en cause, que ces dogmes continuent, malgré tout, d’orienter notre politique économique, et que notre fracture sociale continue à s’élargir.

Cette situation reviendrait pour notre pays, au mieux, à se maintenir sur un sentier de croissance médiocre, et au pire, à aller au devant de graves crises économiques et sociales qui risqueraient de mettre à l’épreuve sa stabilité politique.

  Kabbaj Mohamed *

*M. Mohamed Kabbaj est un ancien haut fonctionnaire des Finances. Il a plusieurs fois enrichi les colonnes de www.lnt.ma et de La Nouvelle Tribune de ses contributions.