Accueil LNT News Spécial été 2026 Bourse de Casablanca : Le marché des capitaux, financeur de la transformation économique Afifa Dassouli
Trois exercices de croissance ininterrompue, un MASI en hausse de plus de 60 % en cumulé depuis 2023, des volumes doublés en une seule année, un retour massif des particuliers, des mécanismes de financement inédits et une Bourse de Casablanca engagée dans sa mue en groupe intégré d’infrastructures de marché
Le marché des capitaux marocain a cessé d’être un compartiment périphérique de l’économie nationale. Il est devenu l’un des canaux par lesquels se finance, concrètement, la transformation du pays.
Après le choc de la Covid, une année de rebond et une année de creux, le marché des capitaux marocain est entré, à partir de 2023, dans une dynamique de croissance exceptionnelle, perceptible sur le marché boursier, mais aussi sur les autres compartiments.
Sur les trois derniers exercices, l’indice MASI a progressé de plus de 20 % par an en moyenne, soit une hausse cumulée supérieure à 60 % entre 2023 et la fin de 2025.
Cette progression n’est pas un simple effet de valorisation. Elle s’est accompagnée d’une forte expansion des volumes.
Le point d’orgue a été atteint en 2025, avec une hausse du MASI supérieure à 27 % et un doublement des échanges. Sur le seul marché central, hors marché de blocs, les volumes ont approché 120 milliards de dirhams, soit pratiquement le double de l’exercice précédent.
L’année 2025 a également marqué le retour des introductions en Bourse avec trois opérations, un rythme que la place n’avait plus connu depuis plus de quinze ans.
Vicenne, spécialiste de la distribution de matériel médical, a ouvert la marche durant l’été, suivie de Cash Plus puis de SGTM. Les deux premières opérations ont combiné cession de titres et augmentation de capital. SGTM s’est limitée à une cession, sans besoin de financement immédiat, l’entreprise préparant son recours ultérieur au marché.
L’opération SGTM constitue à elle seule un marqueur. Près de 5 milliards de dirhams ont été levés, un montant inédit, avec surtout une souscription sans précédent de plus de 171 000 investisseurs, dont environ 170 000 personnes physiques, un record absolu pour la place de Casablanca.
Au total, les introductions en Bourse ont représenté plus de 6 milliards de dirhams sur l’exercice, avec des taux de sursouscription témoignant d’un niveau d’appétit rarement observé.
Le mouvement ne date toutefois pas de 2025. CFG Bank avait ouvert la voie en 2023, après les introductions d’Akdital et de Disty Technologies en 2022. Cette dernière, cotée sur le marché alternatif réservé aux PME, avait connu un démarrage jugé mitigé avant qu’un parcours boursier favorable ne vienne conforter son modèle.
Preuve, s’il en fallait, qu’une communication de qualité permet au marché de mieux comprendre un modèle d’affaires et de valoriser une entreprise à son juste prix.
En 2024, CMGP a également signé l’une des opérations marquantes de la période, avec une levée de 1,1 milliard de dirhams.
Au-delà des introductions, le changement le plus structurant se joue peut-être ailleurs.
Jusqu’à une période récente, les entreprises marocaines s’introduisaient en Bourse puis ne sollicitaient plus le marché pour financer leur développement.
Aujourd’hui, cette logique s’inverse. Les émetteurs reviennent désormais vers le marché pour réaliser des opérations secondaires.
En 2025, au moins trois augmentations de capital ont ainsi été réalisées.
TGCC a levé plus de 2,2 milliards de dirhams en juillet dans une opération largement sursouscrite. CIH Bank a levé 1,5 milliard de dirhams en juin. Sothema a, de son côté, procédé en décembre à une augmentation de capital de 630 millions de dirhams réalisée par apport en nature.
Le mouvement s’est poursuivi en 2026.
Risma a ouvert l’année en janvier avec une levée de 450 millions de dirhams, une opération stratégique pour le groupe hôtelier.
Le Crédit du Maroc a suivi en juin avec une augmentation de capital de 700 millions de dirhams, dont le visa de l’AMMC a été délivré le 12 juin.
Dans le cas d’un établissement bancaire, la logique est simple : les fonds propres levés permettent de respecter les ratios prudentiels et de soutenir la croissance des crédits distribués.
Plus une banque prête, plus elle contribue au financement du développement économique. L’augmentation de capital devient ainsi la condition de cette capacité de financement.
Ce qui distingue cette génération d’émetteurs, et caractérise le dynamisme récent de la Bourse, tient autant aux secteurs représentés qu’à leurs ambitions.
Avec Akdital, c’est le secteur de la santé qui a fait son entrée sur la cote. CMGP y a introduit l’irrigation.
SGTM et TGCC, cette dernière cotée depuis 2021, représentent les grands travaux, en lien direct avec les importants projets d’infrastructures engagés par le Royaume.
Autant d’activités qui étaient jusque-là absentes, ou très peu représentées, sur la place boursière.
Surtout, ces entreprises portent de véritables projets de développement.
Le point est essentiel : elles ne viennent plus uniquement céder du capital, mais financer une trajectoire de croissance.
Le cas d’Akdital est particulièrement illustratif. Les fonds levés ont permis de financer, année après année, la construction et l’acquisition de cliniques à travers le Royaume selon un plan de développement clairement identifié.
TGCC, pour sa part, mobilise ces ressources afin d’accompagner de nombreux grands chantiers, notamment publics.
Ces entreprises ont compris que le marché boursier pouvait leur offrir un financement optimisé, à un coût compétitif.
Comment expliquer ce basculement ?
D’abord par l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants, familiarisés avec les techniques modernes de financement, acquises au Maroc comme à l’international, et parfaitement à l’aise avec le marché des capitaux.
Ensuite, et peut-être surtout, par l’évolution du modèle bancaire.
Les projets structurants engagés par le Maroc nécessitent des financements d’une ampleur telle que les banques ne peuvent plus les porter seules.
Elles doivent désormais s’appuyer sur d’autres sources de financement : bailleurs internationaux, mais également marché des capitaux, capable de contribuer de manière significative au financement de l’économie.
Contrairement à une idée longtemps répandue, les banques proposent aujourd’hui elles-mêmes à leurs clients des solutions de financement via le marché.
Certaines, comme CFG, en ont fait un axe stratégique. Les grandes banques universelles accompagnent désormais leurs clients dans leurs levées de fonds et jouent un rôle de conseil.
La concurrence supposée entre crédit bancaire et marché des capitaux appartient désormais au passé.
Les banques trouvent leur intérêt dans les deux modèles : ce qu’elles ne perçoivent plus sous forme de marge d’intérêt, elles le récupèrent sous forme de commissions, d’arrangement et de placement.
Elles sont devenues des acteurs à part entière du financement de marché et du développement des financements innovants.
Le terme de « financements innovants » renvoie d’abord aux OPCI.
C’est le mécanisme qui a connu la croissance la plus rapide, avec des encours dépassant aujourd’hui les 100 milliards de dirhams.
La titrisation prend désormais progressivement le relais.
Son développement est favorisé par l’élargissement des opérations autorisées et par la possibilité récente de créer des fonds de dette à travers les fonds de titrisation, une évolution réglementaire majeure puisque ces fonds ne pouvaient auparavant pas lever de dette.
Le premier fonds de dette a été constitué afin de financer l’ONEE.
Deux sociétés de gestion ont chacune créé un fonds de titrisation avant de syndiquer leurs interventions afin de proposer un financement combinant un crédit bancaire et un financement de marché mobilisé auprès des investisseurs.
Au total, plus de 4 milliards de dirhams ont ainsi été levés, dont 2 milliards via le secteur bancaire, chaque partenaire bancaire apportant un milliard de dirhams.
Le mécanisme repose sur une titrisation classique : les créances sont cédées afin de procurer immédiatement des liquidités à l’entreprise.
Si ce premier recours est venu d’un établissement public, rien n’empêche désormais les entreprises privées d’utiliser ce même levier.
Le capital-investissement (private equity) complète cet écosystème, même s’il ne constitue pas, à proprement parler, un financement innovant.
La montée en puissance des financements innovants soulève naturellement une question : les actions cotées ont-elles été évincées des portefeuilles institutionnels ?
La réponse est nuancée.
Il existe effectivement un arbitrage lorsque de nouveaux placements offrent des rendements attractifs. Les investisseurs réorientent alors une partie de leurs allocations.
Les retraits observés ont principalement concerné les OPCVM, dans lesquels les institutionnels sont fortement investis.
L’arbitrage s’est notamment effectué en faveur des OPCI.
L’impact sur la Bourse demeure toutefois indirect. Les OPCVM étant eux-mêmes investis en actions, les rachats institutionnels peuvent les conduire à céder une partie de leurs portefeuilles.
Dans l’ensemble, cependant, aucun impact significatif n’a été constaté sur le marché boursier.
Chez les compagnies d’assurance, on observe un rééquilibrage progressif des allocations, passant d’une exposition quasi exclusivement concentrée sur les OPCVM à une répartition proche de 90 % d’OPCVM et 10 % d’OPCI.
En réalité, ces deux univers ne se substituent pas.
L’OPCI répond à une logique de rendement locatif récurrent, tandis que la Bourse répond davantage à une logique de création de plus-value.
Pour les investisseurs institutionnels, l’investissement en actions demeure avant tout un placement de moyen et de long terme.
Loin de se concurrencer, ces deux compartiments se complètent et élargissent la palette de financement d’une économie en pleine transformation.
Avec plus de 6 milliards de dirhams d’introductions en Bourse et près de 5 milliards de dirhams d’augmentations de capital sur une seule année, le marché des capitaux a cessé d’être un simple observateur du développement économique : il en est devenu l’un des principaux financeurs…
