International

Quand Boko Haram nargue l’Afrique de l’Ouest

le 29 janvier 2015


La gangrène contractée par le Nigeria à travers la nébuleuse Boko Haram ne devrait pas tarder à infecter ses Etats voisins. Car depuis trois ans déjà, un conflit régional guette l’Afrique de l’Ouest, notamment le Tchad, le Cameroun, le Niger et la Centrafrique – elle-même en proie à une guerre civile interreligieuse depuis 2012, aujourd’hui reléguée par la sphère médiatique à une actualité périmée. A ce jour, les violences commises par la secte islamiste ont fait plus de 20 000 morts et provoqué l’exode de 1 500 000 personnes. S’ajoutent également à ce bilan les 276 lycéennes enlevées en avril 2014 dans l’Etat de Borno, bastion de Boko Haram désormais régi par la loi islamique. Labourées à coups de massacres et de violents clivages religieux – le Sud étant majoritairement chrétien, à l’inverse du Nord principalement musulman – les terres du Nigeria ont, malgré elles, enfanté de guerriers fanatiques enrôlés dans la confrérie salafiste. Le terrain meurtrier sous lequel ploie le Nigeria puise également sa source auprès des dirigeants, dont la difficulté à instaurer des mesures véritablement répressives est palpable : « La plupart du temps, l’ennemi est diffus et difficilement cernable. Il est à la fois partout et nulle part. Boko Haram a l’avantage de la connaissance du terrain et bénéficie du soutien des populations, parfois malgré elles », nous explique Léon Koungou, chercheur en sciences politiques à l’Université de Namur et auteur de Boko Haram. Le Cameroun à l’épreuve des menaces (L’Harmattan, 2014).

Des failles propices à la fièvre meurtrière

Des frontières troubles et perméables. Tel est l’héritage colonial légué par les Britanniques et les Français au lendemain de l’indépendance du Cameroun (1961) et du Nigeria (1960). Cinquante ans plus tard, force est de constater que les missions régaliennes des Etats limitrophes y sont quasi-inexistantes, facilitant largement le transit des armes et l’implantation de camps d’entraînements dans la région. La conjoncture socio-économique des Etats d’Afrique de l’Ouest explique également les vives tensions sociales qui s’y succèdent assidûment, bien qu’elle soit toutefois la zone la plus prospère du continent avec une croissance estimée à 7% en 2014. Par conséquent, la redistribution inégale des richesses nationales, couplée à une migration importante des populations locales, coudoie l’émergence de heurts intracommunautaires. En outre, l’arène politique nigériane a été sévèrement amputée de sa légitimité auprès des citoyens, en raison des batailles d’égos auxquelles s’adonne régulièrement la caste dominante. A titre d’exemple, la tentative avortée de l’ancien président Olusegun Obasanjo, en 2006, de réformer la Constitution afin de se présenter à un troisième mandat. De même, les élections présidentielles et législatives prévues le 14 février prochain ne concourent pas au déploiement d’une véritable lutte contre Boko Haram. L’autorité fédérale d’Abuja compte beaucoup sur les voix du nord, alors que le groupe islamiste y contrôle un peu plus de 20 000 kilomètres carrés. Or, toute action des forces fédérales contre lui impliquerait nécessairement des mesures de représailles auprès des populations : « La montée en puissance de l’Etat hypothéquerait le déroulement du scrutin. Le règne démocratique, pour des enjeux électoraux, a impulsé la complaisance dans la lutte contre Boko Haram », analyse Léon Koungou. Dissous dans un chaos qui n’a d’égal que la misère de ses locataires, le géant économique de l’Afrique n’est désormais autre qu’une vaste friche irriguée de sang. Car les carences sociales, notamment impulsées par une armée démotivée et un taux de corruption notable – le pays figure à la 136e place sur 177 selon l’ONGI Transparency International – ont cultivé à l’excès le terreau de la délinquance, laquelle s’est muée, dès 2002, en une organisation idéologisée désormais (re)connue sous le nom de Boko Haram, prompt à recruter çà et là les âmes égarées.

Idriss Déby Itno, président tchadien : Vincent Boisot / Le Figaro
Idriss Déby Itno, président tchadien : Vincent Boisot / Le Figaro

Le pari militaire de Boko Haram… et d’Idriss Déby Itno

S’appuyant initialement sur des dogmes religieux – « boko haram » signifie « l’éducation occidentale est sacrilège » en haoussa, langue parlée en Afrique de l’Ouest – les combattants de la secte avaient fait du Nigeria leur terrain de jeu privilégié, où sévissaient notamment leurs actions kamikazes dans des tribunaux, des commissariats ou des banques. Or, Boko Haram lorgne depuis plusieurs mois déjà les territoires voisins et y a récemment déployé ses tentacules grâce à de violentes actions militaires. Le 12 janvier dernier, la base militaire de Kolofata, au nord-est du Cameroun, a été prise d’assaut suite aux frappes aériennes menées fin décembre par l’aviation de chasse camerounaise au niveau de sa frontière commune avec le Nigeria. Des attaques ont également été recensées le 18 janvier dans des villages situés au nord du pays, au cours desquelles 80 personnes ont été prises en otage. Telle est la riposte adressée par Boko Haram au Cameroun alors que l’armée tchadienne y a envoyé ses troupes vendredi 16 janvier, afin d’officialiser son soutien à ses voisins nigéro-camerounais dans leur lutte contre la frénésie croissante du mouvement islamiste. Fort d’un œil averti sur la menace qui guette N’Djaména, la capitale tchadienne située à quelques dizaines de kilomètres de Maiduguri – fief natal de Boko Haram – le président Idriss Déby Itno espère ériger de solides barrières contre une éventuelle incursion des djihadistes nigérians sur ses terres. « Il s’agit également d’une démarche à but socio-économique car les combats au Nigeria et au Cameroun déversent des milliers de réfugiés en territoire tchadien. En projetant ses troupes au Cameroun, N’Djamena voudrait créer une zone tampon et éloigner de ses frontières tous les ennuis générés par cet afflux de réfugiés pour les confiner en territoire camerounais », précise Léon Koungou. Au cœur d’une région où se côtoient la rébellion centrafricaine, la dictature du Soudan et les ambitions panislamistes de Boko Haram et de ses confrères d’AQMI, le chef d’Etat tchadien, vivement soutenu par la France et son opération Barkhane déployée en janvier 2014, souhaite également s’illustrer comme le garant de la sécurité et de la stabilité face à un adversaire appréhendé par ses homologues. Autant dire que le défi politique et militaire auquel il s’attèle n’a pas intérêt à échouer.

Le lac Tchad, un enjeu de taille

L’étendard redouté de l’Etat islamique surplombera-t-il bientôt les berges convoitées du bassin du lac Tchad ? Faisant office de point de jonction entre l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Est, le bassin du lac Tchad héberge un vaste espace de culture musulmane, propice à la mise en œuvre du projet de société qu’ambitionne Boko Haram, dont l’application de la charia dans sa version d’origine : « Certaines idées de Boko Haram sont aussi partagées par plusieurs gouverneurs, lesquels s’illustrent par un cynisme politique et apportent leur aide au mouvement, d’où l’implantation aisée du groupe », indique le chercheur. Et d’ajouter : « C’est une zone très stratégique. La volonté d’implanter le califat vise à empêcher la fixation de tout mécanisme orienté vers une action commune des Etats, selon les vœux de la communauté internationale. » En raison de la sécurisation des parties sud des territoires nigériens et tchadiens grâce au dispositif Barkhane, le mouvement est contraint de battre en retraite ; d’où les attaques commises dans les Etats Borno et de Yobé : « Son objectif n’est autre que la reconstruction d’un espace vital, d’un lieu de repli stratégique, d’un couloir de ravitaillement en armes et munitions favorables aux recrutements. » Le bassin du lac Tchad arbore également de solides atouts sociologiques. Des deux côtés de la frontière nigériane et camerounaise sont en effet sédentarisées les mêmes ethnies. Résignées face au laxisme prescrit par leurs Etats respectifs, exposées au manque d’infrastuctures de communication, au chômage endémique et à la sous-scolarisation, les populations sont confinées dans une oisiveté délétère et contagieuse. De quoi fabriquer là des complices en devenir.

Solène Paillard