Politique

Benkirane 3 : Le Dilemme

par Fahd YATA | le 23 novembre 2016


Plus de quarante cinq jours après leur victoire, relative, aux élections législatives, Abdelilah Benkirane et le PJD n’arrivent toujours pas à constituer une majorité parlementaire destinée à permettre la constitution d’un gouvernement.

Ce qui apparaît désormais clairement à tous comme une véritable crise institutionnelle n’est pas vraiment une découverte pour La Nouvelle Tribune dont la ligne éditoriale, au lendemain même du 7 octobre, était faite de constats qui annonçaient et énonçaient cette « évidence » que le leader du PJD reconnaît lui-même officiellement aujourd’hui…

Tout occupés à célébrer leur victoire, sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, les dirigeants du PJD n’ont pas vu venir la crise alors qu’elle était inscrite dans les gênes de la campagne électorale.

En effet, au lendemain même du 7 octobre 2016, on savait déjà que la tendance à la bipolarisation du champ politique était renforcée par la montée en puissance du PAM qui venait de se placer en seconde place en termes d’élus à la Chambre des Représentants, mais aussi du fait de l’effondrement électoral de la quasi-totalité des formations politiques hormis le PJD et le parti du Tracteur.

On savait également que les partis qui avaient participé au gouvernement Benkirane 2 s’étaient largement éloignés du PJD avant même le terme de leur mandat, hormis, certes le PPS, et que la logique de participation qui avait prévalu depuis 2013 avec l’entrée du RNI au gouvernement, avait cédé la place à une logique de confrontation.

Cette logique était notamment nourrie d’une césure nette entre les partis « modernistes » et qu’on peut retrouver dans l’ancienne alliance du Wifak, (PAM, RNI, UC, MP) à laquelle il convient de rajouter l’USFP et les partis islamo-conservateurs, PJD et Istiqlal, rejoints par le PPS, qui a abandonné le Progrès et le Socialisme au profit de la Participation et du Suivisme.

Il devenait évident, dès lors, que, malgré toutes les déclarations du chef de gouvernement pressenti, malgré toutes les analyses optimistes, malgré les mâles assurances des leaders « participationnistes », la mission d’Abdelilah Benkirane ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. Une réalité que La Nouvelle Tribune soulignait en considérant que la logique politique pouvait parfois ne pas s’accommoder de la logique des urnes, entraînant ainsi une crise institutionnelle, après tout normale en terre de démocratie constitutionnelle et parlementaire…

Et notre hebdomadaire de rappeler les précédents et exemples espagnol, belge, italien, lesquels avaient caractérisé la vie politique et parlementaire de ces pays plusieurs mois durant avant que des majorités ne soient constituées.

Mais, pour la plupart des analystes nationaux, une telle éventualité n’était pas imaginable et prévalait la seule « préoccupation arithmétique », limitée donc à de simples additions de sièges ou de voix, alors que la donne politique avait fondamentalement changé au lendemain du 7 octobre !

Une situation que le Discours royal de Dakar avait fortement confortée par l’énoncé des conditions qui devaient présider à la constitution d’une équipe gouvernementale, à savoir le respect de principes, la compétence et l’homogénéité.

Toutes choses qui, en vérité, ne constituaient pas vraiment les caractéristiques de la démarche de Abdelilah Benkirane, essentiellement attentif à réaliser une opération « fourre-tout » constituant à « marier la carpe et le lapin ».

Mais aujourd’hui, les masques sont tombés et il appartient à chacun de prendre ses responsabilités !

Pour le PJD, la situation est particulièrement difficile parce qu’il doit se rendre à une seule évidence, celle de la forte relativité de sa victoire électorale. Celle-ci lui permet seulement de prétendre à la constitution d’une équipe gouvernementale, mais n’en assure nullement la réalisation !

Voilà, en vérité, le vrai et seul problème de Benkirane et des siens.

Une majorité solide et stable ne passera donc pas par l’amalgame de plusieurs partis aux orientations et positionnements différents, voire divergents et mêmes opposés.
Benkirane devra choisir entre un bloc solide et uni, celui de l’ex-Wifak, mais sans le PAM, bien évidemment, ou une coalition de partis affaiblis, numériquement insuffisante de surcroît, constituée du PI et du PPS.

Voilà le dilemme du PJD : S’allier aux amis et partenaires du RNI de M. Aziz Akhannouch et perdre ainsi de sa superbe et de sa propension à s’identifier à l’AKP turc, mais gouverner dans la stabilité avec des compétences éprouvées aux postes ministériels les plus stratégiques. Ou s’adjoindre des politiciens professionnels, spécialistes de la gouaille, mais sans véritables profils et compétences pour former un gouvernement au demeurant en position de faiblesse et peu crédible.

La crise est là, à chacun d’en mesurer l’ampleur et les conséquences…

Fahd YATA