Bank Al-Maghrib face aux risques bancaires

Dans ces circonstances de crise économique, le système bancaire national est un acteur de premier rang dans le soutien aux entreprises et personnes physiques, aux côtés de l’État et de Bank Al-Maghrib.

En effet, il a fortement distribué les crédits Oxygène entre mars et fin juin, pour aider les opérateurs à garder la tête hors de l’eau, en s’appuyant sur les mesures gouvernementales de garantie des risques. Sauf que parallèlement, les banques ont dû faire face aux impayés de leurs crédits antérieurs à la crise et remis en question par celle-ci, qui n’étaient pas tous éligibles aux reports d’échéance.

En conséquence, comme l’on a pu le constater avec la publication de leurs résultats semestriels, le niveau du coût du risque bancaire (provisions nettes des reprises) a été multiplié par 3 ou 4 en moyenne.

Mais comment les banques l’apprécient-il ? Et en quoi l’allègement des règles de la banque centrale, en matière de provisionnement a-t-il pu l’atténuer?

C’est ce que l’on a essayé de comprendre en menant une enquête auprès des banques sachant que nos interlocuteurs se sont montrés préoccupés non par la situation à fin juin elle-même mais par les perspectives de dégradation future.

En effet, le calcul des provisions pour risques de crédit repose sur deux mécanismes comptables différents, du fait que les banques doivent à la fois arrêter les comptes en comptabilité locale pour leurs comptes sociaux et selon les normes IFRS pour leurs comptes consolidés. Avec la précision importante que l’IFRS est une norme internationale qui laisse moins de marge de manœuvre aux différentes interprétations locales et aussi aux choix des managers.

De ce fait, la méthode comptable locale n’a rien à voir avec la méthode IFRS.

Dans les comptes sociaux, l’évaluation des risques bancaires est soumise à des règles de déclassement et de provisionnement des crédits qui sont régies par Bank Al-Maghrib.

Elles sont liées au nombre d’impayés et à l’analyse du comportement des comptes clients basés sur une notion de gel des comptes ou absence de mouvement créditeur. La réglementation en question est claire et renforce les provisions progressivement dès des situations d’impayés ou de gel se prolongent, tout en tenant compte de certaines garanties si elles sont dûment constituées.

La Norme IFRS pour sa part, impose de classer les créances dans trois grands groupes.

Le premier concerne les créances saines, c’est-à-dire celles qui fonctionnent normalement, comme le contrat le voudrait et pour des clients dont le profil de risque ne s’est pas dégradé depuis le jour où la créance a été octroyée. Celles-ci, bien que saine, sont quand même provisionnées avec la probabilité qu’elles entrent en défaut l’année suivante en tenant compte du montant de recouvrement qui serait espéré en cas de défaut.

Le deuxième « bucket », (panier de créances), concerne les crédits sains (selon la réglementation bancaire) qui peuvent même continuer de respecter le conditions contractuelles sans incident particulier, mais dont les conditions d’octroi seraient remises en cause selon la conjoncture d’aujourd’hui. Ce qui sous-entend que l’emprunteur a changé de catégorie de risques, la prime de risque n’est plus adéquate parce qu’Il y a eu une dégradation significative du profil du client même s’il continue à payer son crédit. Ces crédits du deuxième « bucket » sont provisionnés sur la base de l’ensemble des probabilités qu’il se dégradent et qu’il deviennent contentieux sur toutes les années à venir (et jusqu’à leurs dates de remboursement respectives) et des prespectives de recouvrement en cas de défaut.

Et donc, la différence entre la valeur comptable faciale de la créance et sa valeur probabilisée doit être provisionnée.

De fait, quand les profils de risques changent, la banque doit compléter ses provisions IFRS, même pour des crédits sains.

Enfin, le « bucket » trois, qui est semblable à la partie réglementaire, se compose des créances contentieuses.

Elles sont constituées de crédits n’ayant pas respecté les conditions contractuelles et que les banques, en général, classent en créances douteuses dans leurs comptes sociaux.

Aux normes IFRS, leur provisionnement ne se pas fait de manière mécanique, en suivant les règles de BAM, mais sur la base de la probabilité et du calendrier de recouvrement attendu, apprécié par chaque banque.

Les normes IRFS sont plus contraignantes en matière de provisionnement des créances, et la réglementation de la banque centrale en matière de provisionnement ne peut impacter que le dernier bucket, catégorie de créances que l’on retrouve dans la comptabilité nationale identifiés comme des créances en souffrance.

C’est pourquoi, en ces temps de crise, il faut faire la différence entre les allègements des exigences de Bank Al-Maghrib en matière de déclassement et de provisionnement des créances en souffrance en permettant le report des échéances des crédits, et le niveau de provisionnement observé par les banques à fin juin !

Toutefois, pour relativiser l’assouplissement de BAM en question, il faut savoir que les clients ont pu demander un report d’échéance légitime au vu de la COVID 19, portant sur leurs crédits antérieurs à la crise, pour trois mois, renouvelable une fois, selon les instructions de BAM. Et cette mesure a permis aux banques d’opérer moins de déclassements.

De plus, d’après les banquiers interrogés, la Banque centrale a indiqué au début de la crise qu’elle n’examinerait en détail l’application de la réglementation que vers la fin de l’année, étant donnée l’incertitude qui régnait au premier semestre.

L’augmentation du risque bancaire au premier semestre 2020, résulterait ainsi de la concentration des banques sur les normes IFRS.

Concrètement, elles ont dû appliquer le raisonnement IFRS et le réadapter aux comptes sociaux, en utilisant la PRG, (provision pour risque général). Certes, celle-ci n’est pas déductible fiscalement, mais cela leur permet de faire refléter les risques futurs par leurs comptes sociaux.

Car les normes IFRS se basent sur des modèles statistiques établis à partir des comportements historiques de chaque catégorie de clients, de types de crédits.

Lorsque lles experts de l’IASB, organisme normalisateur d’IFRS, ont constaté que le choc COVID a entraîné l’arrêt de toute activité économique dans le monde entier, simultanée et durant trois mois, ce qui est sans précédent dans l’Histoire, ils en ont conclu que les modèles statistiques existants ne pourraient pas prédire avec précision la capacité des entreprises à repayer leurs crédits.

Et donc, ils ont autorisé l’utilisation de modèles à dire d’experts afin de refléter du mieux possible les probabilités de détériorations futures, tout en continuant à permettre l’utilisation de modèles macroéconomiques qui permettent de prédire les évolutions de la conjoncture, et de les appliquer aux retraitements « Forward Looking ».

C’est ainsi, que concernant le calcul des provisions à fin juin dernier, et s’agissant des comptes consolidés, des banques nationales ont effectué un premier retraitement sur la base du constat que les probabilités de défaut se détériorent partout, avec le ralentissement économique très fort au Maroc et dans les autres pays de présence,. Partant, toutes les probabilités de défaut se dégradent !

En plus, elles ont appliqué ces méthodes à dire d’expert pour certains secteurs, comme le tourisme qui, ne devrait pas revenir à son niveau de 2019 avant 2022 ou 2023.

Tout l’écosystème du tourisme est impacté, et implique un fort taux de défaut des crédits contractés. Le provisionnement des banques se base sur ces raisonnements ciblés secteur par secteur, client par client et des probabilités qui aboutissent à des provisions qui grimpent très fortement,

Face à ce constat d’aggravation des risques bancaires, qui se sont avérés très élevés à fin juin 2020, Bank Al-Maghrib ne pourra certainement pas perpétuer son indulgence en matière de provisionnement de ces derniers.

De ce fait, à la fin de 2020, date à laquelle elle a convenu de juger du niveau de couverture des risques bancaires et de leur couverture par des provisions suffisantes, elle reviendra à son orthodoxie habituelle pour ne pas mettre en jeu la solidité du système qu’elle supervise….

 

Afifa Dassouli

 

Pour aller plus loin

Vous souhaitez être informé en temps réel ?
Soyez notifié dès qu’un article de cette rubrique est publié.

M'inscrire à la newsletter

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir de l’information quotidiennement