Akhannouch, la boucle est bouclée ?
L’annonce selon laquelle Aziz Akhannouch ne briguera pas un nouveau mandat à la tête du Rassemblement National des Indépendants témoigne d’une forme d’usure que la politique et les responsabilités publiques peuvent provoquer, lentement mais sûrement. Après une trajectoire longue et continue au sommet de l’État, d’abord comme ministre sous plusieurs gouvernements, puis comme Chef du gouvernement, Akhannouch, qui n’a pas encore eu l’occasion de faire son bilan de cette longue période, a néanmoins fini par concentrer sur lui une grande partie des tensions, des critiques et des frustrations qui traversent aujourd’hui la société marocaine.
Cette usure ne s’est pas manifestée par un seul événement déclencheur, mais par une accumulation. Le boycott ayant touché Afriquia a marqué un tournant symbolique, en brouillant durablement la frontière entre pouvoir économique et responsabilité politique auprès de l’opinion publique à tort ou à raison d’ailleurs. Les attaques répétées de l’opposition ont ensuite installé un climat de confrontation permanente, où la figure du Chef du gouvernement devenait moins celle d’un arbitre que celle d’un point de fixation. À cela s’est ajoutée la parenthèse courte mais intense des manifestations portées par une partie de la génération Z, révélant un décalage générationnel profond et une défiance vis-à-vis des élites installées, dont Akhannouch est devenu, parfois malgré lui, l’un des visages les plus exposés.
Dans le cadre institutionnel marocain, où le Chef du gouvernement est constitutionnellement nommé par le Roi au sein du parti arrivé en tête des élections, la décision de ne pas briguer un nouveau mandat à la tête de sa formation politique ne relève pas d’un simple choix interne. Elle envoie un signal politique fort. En renonçant à la présidence du parti, Akhannouch acte implicitement la fin d’un cycle. Il reconnaît, sans le dire explicitement, que la charge politique, symbolique et médiatique qu’il porte depuis des années est devenue un handicap autant pour lui que pour sa formation.
Ce geste ouvre mécaniquement une autre question, plus lourde encore, celle de sa succession potentielle à la tête du gouvernement à moyen terme. La tentation est grande de spéculer, et elle est légitime. Le Maroc est engagé dans des réformes structurelles majeures, économiques, sociales et institutionnelles, et se projette vers l’horizon 2030 avec un rendez-vous planétaire, l’organisation conjointe de la Coupe du monde de football. Conduire ce pays à bon port exigera un profil capable de porter une vision, de résister à la pression internationale, de dialoguer avec une jeunesse exigeante et de réconcilier efficacité économique et lisibilité politique.
Dans ce contexte, la surexposition médiatique de certains, comme Abdelilah Benkirane, ne doit pas tromper. Elle occupe l’espace, elle fait du bruit, mais elle renvoie davantage à une logique de nostalgie politique qu’à une réponse crédible aux défis à venir. Le cycle politique qui s’ouvre appelle probablement autre chose. Un profil plus dynamique, plus en phase avec les mutations sociales, certainement plus jeune. Peut-être même féminin. L’hypothèse n’est pas anodine dans un pays où la question de la représentation, notamment des femmes, reste largement sous-exploitée malgré un vivier réel de compétences.
Au-delà des personnes, cette séquence pourrait aussi marquer un moment de vérité pour les partis politiques marocains. Depuis plusieurs années, les maroquins ministériels ont souvent semblé primer sur le travail idéologique et l’ancrage populaire. Des coalitions se sont construites sur des équilibres arithmétiques plus que sur des projets cohérents, prêtes à allier tout et parfois son contraire, au prix d’une dilution du sens politique. Le retrait d’une figure aussi centrale que celle d’Akhannouch pourrait contraindre les formations à se repositionner, à se reconnecter à leurs bases, à clarifier leurs lignes et à assumer des choix moins opportunistes.
La bataille qui s’annonce pour les législatives ne sera donc pas seulement électorale. Elle sera narrative, générationnelle et stratégique. Le départ d’un leader qui a focalisé autant d’attention oblige tous les autres à sortir du bois. Les rivalités internes, les ambitions contenues et les fractures latentes vont désormais s’exprimer à visage découvert. Le climat risque d’être dur, frontal, parfois brutal. À couteaux tirés.
Mais c’est aussi dans ces moments de tension que les systèmes politiques se renouvellent. La fin d’un cycle n’est jamais confortable. Elle est souvent chaotique. Elle n’en est pas moins nécessaire. Le retrait d’Aziz Akhannouch de la tête du RNI ne signe pas seulement une décision individuelle. Il marque un point d’inflexion. Et c’est autour de ce vide, désormais visible, que se jouera une partie décisive de l’avenir politique du pays.
Zouhair Yata
