Je comprends que la formule surprenne… D’autant que nous célébrons, encore, l’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement. Alors, une remarque. Oui, nous avons eu raison de nous réjouir.
Dans une société où l’autorité s’est si longtemps conjuguée au masculin, une femme à la tête de l’exécutif déplace les représentations. C’est un fait.
Et s’il ne fallait penser qu’à cette jeune fille, pouvant désormais envisager pour elle-même une fonction que d’autres générations avaient appris à tenir pour inaccessible, que Madame Fatima-Zohra Mansouri soit notre Cheffe de Gouvernement, est un espoir.
Mais, passé l’enthousiasme.
Voici l’épreuve, justement, du gouvernement. Décider. Arbitrer. Décevoir, peut-être. Décevoir, sûrement.
Alors, relire Foucault, celui du Pouvoir, précisément. Celui de cette idée que le pouvoir s’exerce, qu’il ne se réduit pas à un titre, à une fonction, et donc : qu’il n’existe, – le pouvoir, que dans un faisceau de relations, de pratiques, de procédures. Aussi microscopiques soient-elle.
Le Pouvoir, donc. L’ensemble des dispositifs, pas forcément apparents.
C’est pour cela que l’identité de celui ou de celle qui commande, en vérité, compte assez peu.
Et que ce qui compte, ici, la vraie question, la seule, qui mérite d’être posée est : qu’est-ce que son action, à lui, à elle, rend possible, et qu’est-ce qui rend possible son action, à lui, à elle ; qu’est-ce qui permet, empêche, de transformer, ou, à la fin des fins, de reconduire des rapports de force ?
Qu’une femme gouverne ne nous dit pas comment elle gouverne. Alors, inutile, et presqu’imbécile de chercher derrière chaque décision une manifestation du féminin…
Car, si l’Homme, en politique se doit de répondre de ses décisions, pourquoi une femme politique devrait-elle se voir sommée de répondre aussi de toutes les femmes ? Son succès, alors, deviendrait leur victoire collective ; son échec, une objection à leur capacité de gouverner.
Cette dissymétrie, voilà la seule, la véritable injustice.
Car dire que le pouvoir n’a pas de sexe, cela ne veut pas dire que son exercice serait soustrait aux rapports entre les sexes.
Ce serait n’avoir rien compris à la leçon de Foucault. Oui, car les relations de pouvoir traversent les livres et les pierres, et les mots comme les corps, elles font que nous reconnaissons, ou pas, une voix autorisée, jugeons une parole vraie, ou fausse, un être, un peuple, visible, ou devant rester dans l’obscurité. Les médias, le savent bien, qui continuent de nous l’asséner, en boucle.
Le pouvoir, un sexe ? Non, aucune nature masculine ou féminine ne détermine la manière de gouverner.
Ce qui est vrai, ce qui compte ici, en revanche, c’est que l’accès aux responsabilités et les conditions de leur exercice portent l’empreinte d’une longue histoire du dénigrement des femmes.
Aujourd’hui, malheureusement, de vénérables et grandes entreprises marocaines, qui s’affichent Citoyennes, le pratiquent encore, dans une insolente impunité.
Alors, non, cette histoire injuste ne s’efface pas au motif qu’une femme dirige l’exécutif. Elle peut, par ce qu’elle représente, à la rigueur briser un interdit, ouvrir une voie. Mais son image, aussi forte soit-elle, détruit-elle pour autant tous les obstacles ? Réjouissons-nous donc de la brèche.
Puis regardons les actes. Demandons quelles libertés s’élargissent, quelles injustices sont corrigées. Oui, le pouvoir s’exerce, et c’est dans ses effets, seulement, qu’il faut le juger.
L’égalité se construit, et c’est dans les conditions réelles d’accès aux responsabilités qu’il faut la mesurer. Alors, enfin ? Le pouvoir n’a pas de sexe par nature. Son partage, lui, reste un combat.
Driss Jaydane