El Mansouri, faux départ ?

el mansouri édito

À vos marques ! Prêts ? Oups, faux départ…

Faut-il vraiment s’étonner que la première semaine du gouvernement El Mansouri ait davantage fait parler d’une ministre qui n’aura jamais siégé que du programme qui engage le pays pour cinq ans ?

Les faits, d’abord, tels qu’ils sont connus. Vendredi 16 octobre, Madiha Khayr, élue istiqlalienne de Béni Mellal fraîchement portée à la présidence du groupe parlementaire de son parti, est nommée ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle et de la Qualification. Dès le lendemain, circulent sur les réseaux sociaux un certificat psychiatrique datant d’environ 2004 et un vieil article de presse relatant une affaire de faux, d’usurpation d’identité et de dix-neuf chèques sans provision, impliquant une femme prénommée Madiha. Dimanche 18 octobre, à la demande de la Cheffe du gouvernement, le Cabinet royal annonce par voie de communiqué que Sa Majesté le Roi met fin à ses fonctions en vertu de l’article 47 de la Constitution.

L’affaire Khayr est rocambolesque à plus d’un titre. Mais, le gouvernement ne s’est prononcé ni sur le contenu ni sur l’authenticité des documents, le lien entre le certificat et le dossier judiciaire n’a jamais été formellement établi, et l’intéressée comme son parti sont restés muets. On a donc écarté une ministre sur la foi de pièces exhumées et jetées en pâture, dont certaines relèvent du secret médical le plus élémentaire. Le porte-parole du gouvernement a invoqué une « appréciation politique et institutionnelle » partagée par toute la majorité, destinée à ne pas compromettre l’investiture. Soit. Mais si, comme l’affirment des sources de presse, la Cheffe du gouvernement ignorait tout du dossier, alors la question n’est plus celle de Madiha Khayr, mais celle des filtres. Qui vérifie quoi, quand et avec quelle rigueur avant de proposer un nom au Souverain ? Les partis, qui distribuent les maroquins comme des récompenses, ou l’Exécutif, qui les reçoit les yeux fermés ?

Quoiqu’il en soit, le premier coup de canif dans le contrat est profond. Dans un pays où la défiance envers la classe politique s’est exprimée jusque dans la rue, portée notamment par une jeunesse qui ne croit plus aux promesses, ce feuilleton conforte le pire des clichés, celui d’élites cooptées dans l’entre-soi, sans contrôle ni exigence. Le gouvernement n’était pas encore investi qu’il gérait déjà sa première crise.

Mais le dommage le plus pernicieux est ailleurs. La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme à diriger un gouvernement marocain, devait faire bouger le regard porté sur les femmes dans la sphère publique. Or voilà que la première femme cheffe du gouvernement doit, pour son premier acte d’autorité, congédier une autre femme, sur fond de certificat psychiatrique. Les anti-féministes n’en demandaient pas tant. Et, si personne n’a jamais conclu des frasques d’un ministre homme à l’inaptitude des hommes à gouverner, c’est précisément le fardeau des femmes que de voir chaque faute individuelle portée au débit de tout un genre. C’est pour cela aussi que cette erreur de casting coûte plus cher à ce gouvernement qu’elle n’aurait coûté à un autre.

Pourtant, lundi 19 octobre, devant les deux Chambres réunies, la Cheffe du gouvernement a présenté un programme qui, pour une fois, s’aventure sur le terrain des chiffres. « Nous voulons passer de l’élargissement de la couverture sociale à l’amélioration de la qualité des prestations, du volume des investissements à leur rendement, et de la multiplication des programmes à leur complémentarité et à leurs effets concrets », a-t-elle déclaré, résumant une philosophie de consolidation plutôt que de rupture.

Sur le pouvoir d’achat, l’aide sociale directe doit passer de 500 à 1.000 dirhams, les factures d’électricité inférieures à 100 dirhams seront compensées automatiquement pour les ménages éligibles et une réforme progressive de l’impôt sur le revenu est annoncée. Sur les retraites, le minimum de pension serait relevé à 3.000 dirhams et la pension des veuves portée à 100 % de celle du conjoint décédé. Pour les jeunes, l’exécutif promet d’en former 100.000 chaque année dès 2027, d’en faire accéder autant à une première expérience professionnelle et d’accompagner 60.000 entreprises. L’école, elle, se voit fixer l’objectif de 80 % d’élèves maîtrisant les fondamentaux en 2031 et celui du « zéro abandon scolaire » en 2030.

S’y ajoutent la criminalisation de l’enrichissement illicite, l’obligation pour les titulaires de marchés publics de consacrer 30 % de leur valeur aux PME marocaines, au moins 12 milliards de dirhams transférés aux régions dès 2027, un fonds de 2 milliards pour l’officialisation de l’amazigh ou encore 100.000 logements ruraux à construire ou réhabiliter. Le tout adossé à une trajectoire de 5 % de croissance moyenne, une inflation autour de 2 %, un déficit plafonné à 3 % du PIB et une dette publique ramenée à 62 % du PIB en 2031.

Sur le papier, la copie est sérieuse. Mais, prudente, la Cheffe du gouvernement a pris soin de préciser que les engagements électoraux de sa majorité seront déclinés « progressivement, dans le respect du réalisme opérationnel et de la soutenabilité des finances publiques ». Traduction pour les profanes, tout ce qui a été promis ne sera pas forcément tenu, ou pas tout de suite, ou pas complètement.

Le premier vrai test sera celui du PLF2026, adopté le 20 octobre par le Conseil de gouvernement et qui est désormais entre les mains des parlementaires. Ce sera la première traduction budgétaire du programme et sa première épreuve de vérité, et les cent premiers jours diront si ce programme est une feuille de route ou un catalogue.

Car les attentes sont immenses, et d’abord sur le terrain social. Aide directe doublée, pensions relevées, jeunes formés et insérés, factures allégées, chacune de ces promesses parle à des millions de foyers qui comptent leurs dirhams bien avant la fin du mois. Mais plus encore que les montants, ce sont le calendrier et la méthode de mise en œuvre qui décideront de la crédibilité de ce gouvernement. Quelles mesures dès 2027, lesquelles en 2028, avec quels financements et quels indicateurs de suivi ? Trop souvent, la formule « d’ici la fin du mandat » a servi de refuge commode aux engagements les plus coûteux. Or l’expérience l’a désormais établi, à la fin du mandat, il n’y a ni bilan ni reddition des comptes. Seulement une nouvelle campagne et de nouvelles promesses.

Zouhair Yata

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