Entretien avec Mouna Benazzou : « Le Maroc doit devenir un véritable pôle de conception, d’ingénierie avancée et d’innovation »

Par AL
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À l’occasion du Marrakech Air Show, Mouna Benazzou, Head of Capgemini Maroc, revient sur les perspectives du secteur aéronautique marocain et les leviers qui pourraient renforcer sa montée en valeur ajoutée.

Dans cet entretien, elle évoque le rôle de la data et de l’intelligence artificielle dans la transformation industrielle, mais aussi les enjeux liés au développement des talents technologiques.

Le secteur aéronautique marocain a beaucoup gagné en maturité. Quelle est, selon vous, la prochaine étape pour monter encore en valeur ajoutée ?

Mouna Benazzou : Le Maroc a franchi une étape importante : nous ne sommes plus uniquement dans une logique d’implantation industrielle ou d’exécution. L’écosystème aéronautique s’est structuré, les compétences se sont développées et les industriels ont progressivement gagné en confiance dans les capacités locales.
À mes yeux, la prochaine étape est donc assez claire : faire du Maroc non seulement une plateforme industrielle performante, mais aussi un véritable pôle de conception, d’ingénierie avancée et d’innovation.
La valeur ajoutée de demain reposera sur notre capacité à renforcer la contribution du Maroc sur l’ensemble des activités stratégiques de la chaîne de valeur : conception, simulation, ingénierie des systèmes, matériaux, logiciels embarqués, data, IA et optimisation des processus industriels.
C’est là que l’ingénierie prend tout son sens. Elle permet de faire le lien entre la technologie et les enjeux très concrets des industriels : améliorer la performance, réduire les cycles de développement, maîtriser les coûts, accélérer l’innovation et répondre à des exigences toujours plus fortes en matière de qualité et de durabilité.

Le Maroc dispose aujourd’hui d’un atout considérable : des talents capables de travailler sur des problématiques complexes pour des clients internationaux, depuis le Maroc. Il faut maintenant continuer à renforcer ces expertises, pour que le Royaume soit non seulement un acteur industriel reconnu, mais aussi un véritable centre d’expertise et d’innovation pour l’industrie aéronautique.
À terme, l’enjeu est de ne plus seulement produire au Maroc, mais de penser, concevoir et innover au Maroc pour des marchés internationaux.

Concrètement, qu’est-ce que la data et l’IA changent aujourd’hui dans une industrie aussi exigeante que l’aéronautique ?

Dans une industrie aussi complexe et exigeante que l’aéronautique, la data et l’IA permettent avant tout de mieux anticiper, de fiabiliser les opérations et d’optimiser la performance à chaque étape de la chaîne de valeur.
Dans l’aéronautique, les données sont partout : conception, simulation, maintenance, production, qualité, supply chain… L’enjeu n’est donc plus simplement de disposer de la donnée, mais de savoir comment la transformer en intelligence opérationnelle. L’IA peut par exemple permettre d’anticiper des défaillances, d’optimiser la maintenance, d’accélérer certaines phases de conception ou encore d’identifier des pistes d’amélioration dans les processus industriels.
Mais je pense qu’il faut éviter une vision trop technocentrée de l’IA.

L’IA ne remplace pas l’expertise industrielle. Elle vient l’augmenter.

La véritable valeur apparaît lorsque l’on combine la puissance de la donnée et des algorithmes avec l’expérience des ingénieurs, leur compréhension des systèmes et leur capacité à résoudre des problèmes complexes.
C’est la combinaison entre l’intelligence humaine, l’excellence en ingénierie et l’innovation technologique qui définira la prochaine génération d’industries.
Nous le voyons déjà dans nos activités : lorsque nous combinons engineering, data et IA, nous pouvons aider nos clients à accélérer leurs cycles de R&D, à améliorer la performance de leurs produits et développer des solutions plus durables.
Et c’est probablement là que se situe le véritable enjeu : ne pas utiliser l’IA simplement pour faire plus vite, mais pour faire mieux, autrement et avec davantage d’impact.

Qu’est-ce qui distingue le Maroc comme hub de talents tech, et comment garder ces talents sur place ?

Le Maroc a plusieurs atouts, mais je pense que le premier est souvent sous-estimé : la qualité et la capacité d’adaptation de ses talents.
Nous avons une génération d’ingénieurs et de professionnels de la technologie qui évolue dans un environnement international, qui travaille sur des problématiques complexes et qui est capable de collaborer avec des équipes partout dans le monde. C’est une vraie force.
Mais attirer les talents ne suffit plus. La question aujourd’hui est de leur donner suffisamment de raisons de construire leur avenir au Maroc. Cela passe d’abord par la nature des projets auxquels ils ont accès. Un jeune ingénieur ne veut pas uniquement travailler sur un projet d’exécution. Il veut comprendre le problème, contribuer à la solution, développer son expertise et voir l’impact de son travail.

Cela passe également par les perspectives de carrière, l’exposition internationale, la formation continue et la possibilité de travailler sur les technologies qui vont façonner les prochaines années : IA, data, cloud, systèmes intelligents, ingénierie digitale…

Et c’est là que les entreprises ont une responsabilité importante. Elles doivent créer des environnements qui permettent aux talents d’apprendre, d’évoluer et de prendre progressivement davantage de responsabilités.

Le meilleur moyen de retenir les talents n’est pas uniquement de leur proposer un emploi. C’est de leur proposer un terrain de croissance.
Au Maroc, nous avons aujourd’hui l’opportunité de construire cet environnement : des projets internationaux, des expertises de pointe, des parcours de carrière et une proximité croissante avec les grands écosystèmes technologiques. C’est aussi pour cela que je crois beaucoup à la transmission. Le leadership ne consiste pas uniquement à atteindre ses propres objectifs. Il consiste aussi à donner aux générations qui arrivent les moyens d’aller plus loin que nous.
Cette culture de la transmission est essentielle pour développer durablement les talents et préparer la prochaine génération d’experts et de leaders.

En quoi un Global Delivery Center est-il devenu un partenaire stratégique pour les grands industriels, plutôt qu’un simple centre d’exécution ?

C’est probablement l’une des transformations les plus importantes que nous observons aujourd’hui. Pendant longtemps, un centre de delivery pouvait être perçu comme une capacité d’exécution : produire à distance, avec efficacité et compétitivité.

Cette définition est aujourd’hui largement dépassée. Un Global Delivery Center peut devenir un véritable Hub d’Expertise.

La différence tient à la nature de ce que l’on y construit. Lorsque les équipes ne se contentent plus d’exécuter des tâches, mais qu’elles apportent de l’expertise, de l’innovation, une capacité à résoudre des problèmes et une compréhension fine des enjeux du client, alors la relation change complètement.

Le GDC devient un prolongement des équipes du client.
Il peut contribuer à la conception de solutions, à l’accélération de la R&D, à la transformation digitale des opérations, à l’intégration de l’IA et de la data, mais aussi à la montée en compétences des organisations. Et surtout, il permet d’associer une compréhension fine des besoins du client à l’accès à un réseau international de compétences et d’expertises.

C’est ce passage d’une logique de capacité à une logique de valeur qui fait du GDC un partenaire stratégique. Pour le Maroc, c’est une opportunité considérable. Elle nous permet de renforcer notre contribution aux chaînes de valeur mondiales en exportant non seulement des capacités, mais aussi de l’expertise, des solutions et de l’innovation.

Cette évolution dépasse largement le seul secteur technologique. Elle concerne plus largement la place que le Maroc peut occuper dans les chaînes de valeur mondiales.

Propos recueillis pas Asmaa Loudni

 

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