L’excellente nouvelle de la nomination de madame El Mansouri doit être saluée pour ce qu’elle est : un gage important de démocratisation et de modernisation de la vie politique marocaine. On sait que la question de la femme donne l’exacte mesure, au degré près, de ces avancées dans les pays musulmans. Que les femmes se dévoilent en Iran, et moins massivement chez les Saoud, fait signe. Qu’une femme assume la primature peut engager un changement politique profond – si la société en endosse et en prolonge le sens en lui donnant une dimension citoyenne. L’un des ressorts des populistes comme des régimes non démocratiques en général a toujours été de soutenir le patriarcat. Il y a un contrat implicite, caché, informulé, entre le haut et le bas, la société et le Pouvoir. L’homme peut être opprimé dans sa vie publique dès lors qu’il reste le maître dans l’espace privé – en droit et nominalement du moins. Au nom bien entendu de l’islam – qui mérite des interprètes plus vivants et moins intéressés que ceux qui cherchent à gagner du pouvoir. L’homme, surtout s’il a un esprit farouche, ne saurait être entièrement assujetti. Il trouve dans une certaine mesure « compensation » et rétablissement de son autorité supposément naturelle, en s’imposant chez lui auprès des siens, femme(s), fils, parents… L’affaire est compliquée ; derrière les murs, les jeux dialecticiens et les négociations modifient amplement ce schéma – surtout depuis que les femmes ont accédé à l’éducation. Il n’en reste pas moins essentiel pour comprendre les enjeux de pouvoir qui traversent la société et qui ne cessent de se déplacer (père-patron, père- fonctionnaire, père- juge, père- professeur etc dans une cascade de domination qui n’en finit pas de travailler la psyché.)
Lorsqu’une femme est invitée par l’autorité suprême à assumer l’exercice du pouvoir, cette logique spéculaire entre la base et le sommet qui enferme et bloque le politique, est déjouée. Le cercle est rompu. Il appartient alors à la société de répondre, d’accompagner ce changement – dont on sait, évidemment, combien il est difficile et lent. C’est à elle maintenant de travailler dans ce sens. Dans une communauté aussi mimétique que la nôtre, cette présence féminine à la tête du gouvernement appelle la réflexion, et peut avoir un effet d’entraînement et de transmission. C’est un pari qui peut être compris par un peuple jeune et qui aspire au changement. Il est pénible de s’entendre encore et toujours présenter la femme comme rusée, puissante derrière son voile, maîtresse de l’arrière-pensée et des machinations de harem. La voilà exposée dans tous les sens du mot, en pleine lumière, reconnue dans sa compétence, souriante, offerte au jugement politique pour ses choix et ses actes – espérons-le, comme un homme – dans un contexte, il est vrai, singulièrement difficile. Les islamistes spéculent sur le conservatisme des Marocains, et jouent de moralisme et d’identitarisme. C’est leur force et leur faiblesse. Madame El Mansouri peut compter sur d’autres talents, et sur de vraies ouvertures qui existent dans ce pays et qui pourraient venir à expression.
par Nadia Tazi
Philosophe et écrivaine, dernier ouvrage paru : « Le genre intraitable », Politiques de la virilité dans le monde musulman, Actes Sud