LÉGISLATIVES 2026 : Mais qui a gagné ?

édito élections législatives 2026

Le PAM revendique la victoire, le PJD sa résurrection, le RNI sa résistance. Mais derrière la bataille des sièges, un chiffre écrase tous les autres, sur les 15,8 millions d’inscrits, 38,08 % seulement se sont déplacés, soit à peine plus de 6 millions de votants. Près de 10 millions d’électeurs inscrits sont donc restés chez eux. Et c’est sans compter ceux qui n’ont même pas pris la peine de s’inscrire. Pour une population en âge de voter estimée entre 27 et 28 millions de personnes, plus de 11 millions de Marocains ont choisi de rester hors du jeu avant même qu’il ne commence. Au total, ce sont plus de 21 millions de citoyens majeurs qui n’ont pas voté. Près de quatre sur cinq. Les jeunes, eux, ont presque disparu des radars, puisque les 18-24 ans ne pèsent plus que 4 % du corps électoral, deux fois moins qu’en 2021.

En volume réel de voix, le premier parti du Maroc n’a donc ni sigle, ni siège, ni tête de liste. C’est celui de l’abstention, des non-votants comme des non-inscrits. Et ce parti-là envoie un double message. Le premier, c’est que les Marocains placent leur confiance ailleurs que dans le gouvernement et ceux qui prétendent le composer. Dans l’État qui planifie et construit par-delà les législatures, dans les grands chantiers structurants, ou tout simplement dans leur propre débrouillardise. Le second est plus inquiétant encore, puisqu’une partie de nos concitoyens n’a tout simplement plus aucun espoir que sa voix serve à quoi que ce soit. Les vidéos d’urnes suspectes à Tanger et les procès-verbaux retenus dénoncés ici et là, même si aucune fraude n’a été établie à ce stade, ne feront que conforter ce sentiment. C’est une gifle, et elle ne vise pas un parti en particulier. Elle s’adresse à toute la classe politique, majorité et opposition confondues.

Pour ceux qui ont quand même voté, le résultat a un air de déjà-vu. PAM, RNI et Istiqlal, les trois partenaires de la coalition sortante, occupent le podium, simplement dans un ordre différent. Ensemble, ils totalisent 228 sièges, bien au-delà des 198 nécessaires à la majorité absolue. Certes, le bloc a perdu une quarantaine d’élus en cinq ans, et le RNI paie au prix fort l’usure d’un chef du gouvernement qui avait fini par concentrer toutes les frustrations. Mais changer l’ordre des facteurs ne change pas le produit. Le mercato estival qui a vu Fouzi Lekjaa rallier au Tracteur des élus venus du RNI et de l’Istiqlal en est la parfaite illustration, puisque ce sont souvent les mêmes hommes qui ont simplement changé de maillot. Blanc bonnet et bonnet blanc.

Les semaines à venir seront donc consacrées aux spéculations sur le nom du futur chef du gouvernement, que Sa Majesté le Roi choisira au sein du PAM, et aux tractations pour les strapontins ministériels. On pèsera les chances de Fatima Ezzahra El Mansouri et de Fouzi Lekjaa, on comptera les portefeuilles, on négociera les équilibres. Mais quel que soit le jeu des alliances, sur le fond, peu de choses risquent de changer ni brutalement ni de manière spectaculaire.

La seule véritable secousse de ce scrutin est venue de la Lampe. De 13 sièges en 2021, le PJD passe à 54, soit plus du quadruple. Cette fois, le parti n’a pas fait campagne sur les mœurs, la famille ou la morale religieuse. Il a fait campagne sur la probité et contre l’affairisme et que ce discours ait porté en dit long sur ce que ressent une partie de nos concitoyens. Il en dit tout autant sur la capacité d’un seul tribun, Abdelilah Benkirane, à haranguer les foules, à occuper l’espace et à transformer l’indignation en bulletins de vote, sans même avoir à présenter d’alternative programmatique crédible. Nous nous demandions dans ces colonnes si la résurrection médiatique du Zaïm pouvait se muer en renaissance électorale. La réponse est tombée.

Ce qui est plus navrant encore, c’est que le PJD représente désormais la seule vraie force dans l’opposition, parce que la gauche est émiettée. Additionnez les 26 sièges de l’USFP, les 19 du PPS et les 8 de l’Alliance de la gauche formée par la FGD et le PSU, et vous obtenez 53 sièges. À un siège près, la gauche pèse autant que le PJD. Rassemblée, elle aurait pu constituer une force d’opposition réelle, capable de porter une autre vision du modèle économique et social. Mais la gauche marocaine continue de préférer ses chapelles, ses querelles d’ego et ses batailles de mémoire à la construction d’un front commun. Ceux qui ont le cœur à gauche doivent l’avoir aussi en berne.

En définitive, que reste-t-il aujourd’hui de ces élections, à part les tracts qui jonchent encore les trottoirs de nos villes qui ne manquaient pourtant pas de déchets ? Il reste, comme hier, les chantiers colossaux de la santé, de l’éducation et du pouvoir d’achat, qui préoccupent tous les Marocains, qu’ils aient voté ou non. Et il reste ce constat qu’aucune formation, pendant cette campagne, n’aura convaincu de sa capacité à tacler durablement ces urgences.

Le goût de la démocratie est bel et bien amer.

Zouhair Yata

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