Quand la BCE change de ton, BAM ne suit pas

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Alors que Bank Al-Maghrib agissait dans le sens des politiques monétaires des pays occidentaux, dans le respect d’une certaine orthodoxie et des enjeux économiques, les dernières décisions de la Banque centrale européenne (BCE) creusent désormais un grand écart entre les deux institutions.

En effet, face aux tensions géopolitiques mondiales qui continuent de peser sur les cours des matières premières et les chaînes d’approvisionnement, l’inflation devient une priorité constante des banques centrales. Les réponses apportées par la BCE, première banque centrale du G7 à réagir au choc énergétique, reposent principalement sur l’augmentation des taux directeurs pour lutter contre l’inflation. C’est en cela que la politique de Bank Al-Maghrib (BAM), qui maintient son cap, diffère. En réalité, les approches de chaque banque centrale seront désormais adaptées à la réalité économique propre à chaque pays ou zone concernée.

Ainsi, la BCE poursuit resserrement monétaire face aux tensions inflationnistes avec de nouvelles décisions prises le 10 septembre 2026. Elle a officialisé une nouvelle hausse de ses taux directeurs, marquant ainsi la deuxième augmentation de l’année après celle intervenue en juin. Une décision anticipée par les marchés, qui se traduit par un relèvement de 25 points de base de ses trois taux directeurs, à compter du 16 septembre : le taux de la facilité de dépôt, référence pour les marchés, passe de 2,25 % à 2,50 %, le taux de refinancement s’établit à 2,65 % et celui de la facilité de prêt marginal à 2,90 %. Il s’agit du niveau le plus élevé observé sur le taux marginal depuis 2005. Pourquoi ce durcissement ? La BCE justifie cette décision par un environnement géopolitique volatile. Comme le souligne son communiqué, le conflit au Moyen-Orient continue de générer des tensions fortes sur l’inflation, notamment via le canal énergétique (+14,3 %). Les perturbations dans les détroits stratégiques d’Ormuz et de Bab el-Mandeb ont tiré le baril de pétrole au-delà de la barre des 100 dollars à 108 hier. En zone euro, l’inflation est ressortie à 3,3 % en août (contre 2,9 % en juillet), son plus haut niveau depuis 2023. Face à ces données, la banque centrale a révisé ses projections d’inflation pour 2027 et martèle un message clair : « Nous sommes inscrits dans un durcissement qui durera le temps nécessaire ».

En contraste avec le resserrement européen, le positionnement de Bank Al-Maghrib privilégie la stabilisation et la prudence, le Conseil de BAM ayant opté pour le maintien du statu quo concernant son taux directeur, actuellement fixé à 2,25 %, lors de sa 5ᵉ réunion consécutive.

Sachant que les prévisions sur les fondamentaux macroéconomiques du Maroc tablent sur une croissance attendue à +5,6 %, le PIB marocain bénéficiant d’une campagne agricole exceptionnelle. L’inflation quant à elle serait maîtrisée autour de 0,8 % au niveau national (bien en deçà du taux observé en zone euro). Et, malgré la libéralisation du diesel et le risque lié à un baril au-delà des 100 dollars, l’impact sur les prix locaux reste pour l’instant contenu mais sous surveillance, même si l’absence de compensation directe fait peser la facture sur le consommateur final. Ainsi, bien que la croissance sur le front non agricole reste « fragile » face aux incertitudes mondiales, BAM maintient son cap prioritaire, celui de garantir la stabilité des prix tout en soutenant l’économie réelle.

Pour apprécier les décisions de notre banque centrale, il est nécessaire de bien en comprendre le rôle et les leviers. Car, pour piloter l’économie et maintenir un équilibre entre liquidité, inflation et croissance, Bank Al-Maghrib s’appuie sur quatre leviers fondamentaux.

Le taux directeur d’abord, qui est le taux auquel BAM prête aux banques commerciales. Une hausse du taux directeur renchérit le coût du crédit, ce qui ralentit la consommation et l’investissement et alimente l’inflation. À l’inverse, une baisse stimule l’activité. Interviennent ensuite, les opérations d’open market, lorsque BAM injecte ou retire de la liquidité en dirhams sur une base hebdomadaire selon les besoins du système bancaire. Puis, les réserves obligatoires qui correspondent au pourcentage de dépôts que les banques doivent bloquer auprès de la banque centrale pour réguler la masse monétaire en circulation.

Enfin, tout cela s’inscrit dans un cadre prudentiel et de surveillance auquel notre banque centrale souscrit, notamment celui de Bâle III avec une exigence de fonds propres renforcée pour prémunir le système contre les chocs financiers. Cela suppose également de prévoir un certain nombre de « stress tests », des simulations régulières de scénarios de crise comme la hausse du chômage, la chute de l’immobilier, etc. Et, dans le cas du Maroc, les chantiers encadrés par BAM sont nombreux, notamment concernant l’inclusion financière et le soutien à la TPE, à travers l’encadrement des taux d’intérêt, l’incitation au paiement mobile, la réduction des frais sur les produits bancaires basiques, ou encore le déploiement du scoring assisté par l’IA via les bureaux de crédit pour faciliter l’accès au financement des TPE, des projets innovants et soutenir le crédit à la consommation qui constitue une prolongation de salaire mensuel pour nombre de Marocains.

Rappelons que les TPME et TPE sont le maillon faible de l’économie, 40% de ces acteurs économiques ont des problèmes structurels selon BAM qui par différents mécanismes les rend « bancables ». Avec le nouveau scoring national avec IA via le Credit Bureau, une TPE sans bilan parfait peut avoir une note basée sur ses factures, ses paiements, son compte et voir son crédit débloquer. De même, BAM incite à l’usage de la finance participative et du paiement mobile pour les très petites entreprises.

Par ailleurs, BAM rend le crédit moins cher, puisque de fait, avec un taux directeur maintenu à 2,25% depuis mars 2026, les taux des crédits aux entreprises ont déjà baissé de 61 points de base depuis juin 2024. Et, surtout, la banque centrale force les banques à prêter avec des opérations d’avances à 7 jours chaque semaine, elle donne donc du cash aux banques pour financer l’économie réelle. Cela sans compter les lignes de refinancement garanties qui permettent à une banque de prêter à une TPME avec une garantie Tamwilcom (Damane) du fait que BAM lui refinance ce prêt à un taux préférentiel. Avec tous ces outils, Bank Al-Maghrib mène une politique adaptée à la conjoncture propre du pays.

En définitive, les politiques monétaires prennent en compte des réalités distinctes. D’un côté, une zone euro contrainte au resserrement face à la poussée inflationniste énergétique. De l’autre, le Maroc qui tire parti d’une inflation modérée et d’une bonne croissance économique dont il faut préserver les conditions de financement. Pour autant, la persistance des incertitudes géopolitiques et le maintien d’un baril élevé obligent Bank Al-Maghrib à opérer un « fine-tuning » permanent, dans une position d’équilibriste entre soutien de l’économie et vigilance face aux risques d’importation de l’inflation internationale.

Afifa Dassouli

 

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