Alors que la campagne électorale s’ouvre officiellement le 10 septembre, sept programmes des principaux partis sont désormais disponibles incluant des centaines d’engagements, des centaines de milliards annoncés et un million d’emplois promis par presque tout le monde.
Le RNI l’inscrit noir sur blanc dans son programme, le PAM également, le PPS aussi. Les autres formations se replient sur cinq cent mille, par prudence sans doute, mais le million est ainsi devenu l’unité de compte de cette campagne, la mise minimale pour être pris au sérieux. Et comme il est le même partout, il ne distingue plus personne.
Le problème est que ce chiffre ne repose sur rien de vérifiable et qu’il laisse dubitatif lorsque l’on sait qu’en quatre ans, l’économie marocaine a créé quelque 94.000 postes nets. Tenir la promesse supposerait donc d’en produire 200.000 par an en moyenne, soit de multiplier par plus de huit le rythme réellement observé. Pendant ce temps, le chômage au sens strict touche 1,25 million de personnes, près de trois jeunes actifs sur dix, et la sous-utilisation de la main-d’œuvre atteint 45% chez les 15-24 ans. Entre le diagnostic, qui est juste, et la promesse, qui est ronde, il manque une démonstration et ce n’est pas l’horizon de la Coupe du Monde 2030 qui à lui seul peut être la ligne de mire.
Comme souvent, on trouve dans les programmes électoraux tout et son contraire. Aussi, le PJD a présenté quant à lui 467 mesures, tout un programme, mais sans y attacher le moindre objectif chiffré, son secrétaire général expliquant qu’annoncer des chiffres serait trompeur si les alliances gouvernementales empêchaient ensuite de les tenir. Et, il faut le reconnaître, l’argument est habile et surtout révélateur, en plus de dédouaner le parti de Benkirane de justifier de ses mesures, parce qu’il revient à admettre, avant même le scrutin, qu’un programme électoral d’un seul parti ne vaut pas grand-chose tant que la coalition qui mènera tout le futur gouvernement marocain ne sera pas connue.
Autre paradoxe observable à l’œil nu, la dissonance entre le RNI, le PAM et l’Istiqlal, qui ont gouverné ensemble pendant cinq ans et qui se présentent aujourd’hui devant les électeurs avec trois récits différents du même bilan. Le PAM fait campagne sous le mot d’ordre « Pour changer de cap », ce qui est une manière singulière de solder une expérience à laquelle il a pleinement participé. L’Istiqlal multiplie les signes de différenciation vis-à-vis de ses partenaires tout en revendiquant son expérience du pouvoir comme argument de compétence. Quant au RNI, il promet un million d’emplois qu’il promettait déjà en 2021, sous une autre présidence et dans un tout autre contexte. Chacun revendique les réussites collectives et impute les insuffisances au voisin de table. Pourtant l’électeur, lui, n’aura qu’un bulletin pour trancher entre trois versions d’une même histoire et le risque est qu’il sanctionne les trois d’un coup.
Mais la plus grande question est de savoir à qui tout cela s’adresse. Les programmes débordent de mesures destinées à la jeunesse. Parcours pour les jeunes sans emploi ni formation, chèque-formation, contrats de première expérience, logements réservés, accompagnement de jeunes entreprises. Or les 18-24 ans ne pèsent que 4% du corps électoral, soit 632.046 inscrits, contre près de 915.000 il y a cinq ans. Plus largement, les listes définitives comptent 15,8 millions d’électeurs, soit 1,7 million de moins qu’en 2021, pour une population en âge de voter estimée à 27 millions. Près d’un tiers des inscrits ont plus de 60 ans. On promet donc massivement la jeunesse à un électorat qui vieillit, et l’on construit une offre pour des citoyens qui ne figurent pas sur les listes.
L’abstention sera un acteur important de ce vote, on le sait et si elle ne relève pas comme dans beaucoup de cas d’un désintérêt, le jugement politique de nombre de concitoyens qui considèrent que les élus ne tiennent pas leurs promesses risque de l’accentuer d’autant plus. Autrement dit, la surenchère chiffrée répond à une défiance qu’elle contribue elle-même à nourrir. Plus les engagements sont spectaculaires, plus leur non-réalisation viendra confirmer le procès instruit contre la classe politique par nos concitoyens.
C’est un mécanisme circulaire, ou un cercle vicieux dont personne ne semble décidé à sortir, et près de 12 millions de Marocains en âge de voter en ont déjà tiré une conclusion qui sonne déjà comme une sentence, celle de ne pas s’inscrire du tout.
Pour tous les autres, les partis et leurs ténors ont un peu moins de quinze jours pour nous convaincre que le million n’est pas qu’une promesse.
Zouhair Yata