Politique

Législatives : À couteaux tirés

édito élections

À trois semaines d’un scrutin qui engagera le pays jusqu’en 2030 (au moins !), la majorité sortante s’écharpe sur la propriété d’une dizaine d’élus, l’opposition rallume ses vieilles querelles et les partis exhument leurs revenants. Reste une question que personne ne semble pressé de poser : où est passé le programme ?

Faut-il vraiment relire ce qui a été dit par Sa Majesté le Roi Mohammed VI depuis Tétouan le 29 juillet dernier ? Que les acquis économiques et sociaux du Royaume « transcendent les mandats gouvernemental et parlementaire », qu’ils sont le fruit d’une dynamique cumulative étalée sur des années et non le bilan d’un exécutif. La phrase ne nommait personne, et c’est précisément ce qui la rendait limpide. À la veille d’un scrutin, elle met les pendules à l’heure de la récupération politique. Le Souverain a pris soin d’y adjoindre le cahier des charges du prochain gouvernement, préserver les acquis et poursuivre les réformes d’envergure.

Un mois plus tard, le spectacle a changé de registre. Le 25 août, le bureau politique du RNI publie un communiqué d’une dureté inédite entre alliés de gouvernement, dénonce des pressions sur ses élus, cite huit noms et désigne le PAM. Quelques heures plus tard circule un enregistrement attribué à Rachid Talbi Alami, président de la Chambre des représentants, qui raille l’idée d’appliquer les règles de la FIFA à la politique et jure que Fouzi Lekjaa n’aura pas les Finances. Le lendemain, le PAM réunit son bureau en urgence et renvoie son allié à 2021, quand le RNI présentait plus de dix-sept parlementaires venus de cinq formations, dont six du Tracteur. Le 27, à Oulad Nasser, Lekjaa réplique que « les véritables terroristes » sont ceux qui ont transformé la joie de l’Aïd en angoisse, la viande rouge demeurant hors de portée à 150 ou 160 dirhams le kilo. Le mot le plus lourd du vocabulaire politique marocain, lâché comme une bombe par un ministre du Budget en exercice.

Pourtant, cinq ans justement, c’est la durée pendant laquelle ces deux partis ont gouverné ensemble, voté les mêmes lois de finances et défendu le même bilan. Les voilà qui convoquent leurs instances en urgence pour se disputer la propriété d’une dizaine de notables. Abel et Caïn n’avaient d’autre litige que la préférence divine, ici le mobile est plus prosaïque et il porte un nom, la primature.

À côté, Abdelilah Benkirane fait ce qu’il sait faire de mieux, souffler sur les braises. En bon lampiste, le procédé est rodé, la ligne rouge frôlée sans jamais être franchie, le franc-parler tenant lieu de programme et l’amitié du peuple de bilan. Le plus révélateur est ailleurs puisque le pyromane de la Lampe ne sera pas candidat. Il allume l’incendie et quitte la pièce, laissant à d’autres le soin de gérer le feu.

Les autres ne font guère mieux. Le Mouvement populaire a officialisé le 19 août à Fès le ralliement de Hamid Chabat, soixante-treize ans, ancien secrétaire général de l’Istiqlal et ancien maire de la ville, avant d’investir sa fille en tête de liste à Fès-Nord. Ailleurs, on préfère la mise en scène du recueillement, caméras et micros-cravates convoqués comme témoins d’une piété soudaine devant les tombes des fondateurs.

Pendant ce temps, plus de 18 millions d’électeurs sont convoqués le 23 septembre. Le pouvoir d’achat des ménages reste malmené et le kilo d’ovin est passé de 58 dirhams en gros au printemps 2020 à 140 en août 2026. La santé et l’école demeurent les deux angles morts de toute conversation nationale. Le chômage et le découragement d’une grande partie de la jeunesse n’ont reçu aucune réponse, et la parenthèse de la génération Z n’a manifestement rien appris à personne. On serait en droit d’attendre des engagements, des chiffrages, des arbitrages assumés, même si les promesses n’engagent que ceux qui les croient. En lieu et place, ce sont les anathèmes et les attaques ad hominem qui occupent le débat électoral.

Dans ce vacarme, aucun bilan honnête n’est possible, aucune reddition des comptes n’est lisible, aucun programme, aussi sérieux soit-il, ne se distingue. Les commentaires qui circulent sur les réseaux sociaux, désabusés, cyniques et souvent féroces, disent assez ce que les urnes risquent de confirmer. Non pas une colère, ce serait encore un signe de vie, mais une indifférence profonde envers une classe politique perçue comme une caste dont les avantages excèdent largement les réalisations.

Alors, l’espoir est peut-être encore permis, car tout cela s’est joué en quelques jours, à la fin du mois d’août, entre deux communiqués et un enregistrement volé. Officiellement, la campagne électorale n’a pas encore commencé, elle débute le 10 septembre. Hâte d’y être !

Zouhair Yata

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