Par Mostafa Mounasser
Il y a quelques mois, le Conseil Économique, Social et Environnemental publiait son rapport annuel. Comme d’habitude, les chiffres sur les PME marocaines étaient là : part majoritaire dans le tissu économique, contribution à l’emploi, fragilité structurelle. Comme d’habitude, les recommandations portaient sur le financement, la fiscalité, la simplification administrative.
Personne ne parle du dirigeant lui-même.
Pas de ce qu’il sait faire ou pas. Pas de sa capacité à piloter, à déléguer, à anticiper, à décider dans l’incertitude. Pas du fait qu’une PME performante ou défaillante commence presque toujours par la qualité de celui ou celle qui la dirige.
C’est là que se situe le vide le plus coûteux de l’écosystème entrepreneurial marocain.
Ce que les pays comparables ont compris
En France, Bpifrance a lancé il y a plusieurs années un programme national de coaching et de mentorat pour les dirigeants de PME. Des milliers d’entrepreneurs ont bénéficié d’un accompagnement individuel — pas sur la comptabilité ou le financement, mais sur leur posture, leur vision, leur capacité à construire une organisation qui fonctionne sans dépendre entièrement d’eux.
En Tunisie, l’ANETI et plusieurs organismes régionaux ont intégré des modules de développement managérial dans leurs dispositifs d’accompagnement à la création et au développement d’entreprises.
Aux Émirats Arabes Unis, le programme « 1 000 Entreprises, 1 000 Coaches » a été lancé comme levier stratégique de transformation de l’écosystème PME.
Au Maroc ? Maroc PME déploie le PACTE TPME. Les CRI accompagnent les porteurs de projets à la création. La Fondation Création d’Entreprises soutient les primo-entrepreneurs. Ce sont des initiatives nécessaires.
Mais aucune n’adresse frontalement la question du développement du dirigeant en place — celui qui dirige sa PME depuis dix ou quinze ans, qui a construit quelque chose, et qui plafonne précisément parce que personne ne lui a jamais dit comment passer à l’étape suivante.
Ce que les chiffres disent — et ce qu’ils cachent
Les PME représentent plus de 95% du tissu entrepreneurial marocain et génèrent la majorité des emplois privés. Mais leur contribution au PIB reste disproportionnellement faible par rapport à leur nombre.
Pourquoi ? Parce qu’une PME marocaine sur deux ne passe jamais le cap de la structuration. Elle reste dépendante de son fondateur, incapable de déléguer, incapable de scaler. Elle génère un chiffre d’affaires stable mais ne crée pas de valeur systémique.
Ce n’est pas un problème de marché. Ce n’est pas un problème de financement. C’est un problème de pilotage.
Et le pilotage, ça s’apprend. Ça s’accompagne. Ça se travaille — pas seul dans un bureau, mais avec quelqu’un qui connaît les réalités du terrain marocain et qui peut challenger les angles morts d’un dirigeant sans agenda caché.
Ce que devrait être un programme national de coaching dirigeants
Ce programme n’existe pas encore au Maroc sous une forme structurée et accessible. Voici ce qu’il devrait contenir.
D’abord, des critères d’éligibilité larges : tout dirigeant de PME en activité depuis au moins deux ans, quelle que soit sa taille ou son secteur.
Ensuite, un accompagnement individuel, pas collectif. Les ateliers et formations de groupe ont leur utilité. Mais le développement du dirigeant passe par un espace de confidentialité et d’échange personnalisé que le format collectif ne permet pas.
Puis, une durée suffisante : six mois minimum. La transformation d’une posture managériale ne se produit pas en deux jours de séminaire. Elle demande du temps, des retours, des ajustements.
Enfin, un financement partiellement public — sur le modèle des dispositifs de formation professionnelle — pour rendre cet accompagnement accessible aux PME dont les marges ne permettent pas d’investir seules dans le développement de leur dirigeant.
Ce que ça changerait concrètement
Un dirigeant de PME qui sait construire une organisation, déléguer réellement et piloter à partir d’indicateurs clairs embauche plus, résiste mieux aux crises, paie ses fournisseurs à temps et verse ses impôts. Il est moins dépendant du crédit informel. Il transmet mieux son entreprise à la génération suivante.
L’impact d’un programme national de coaching dirigeants n’est pas symbolique. Il est économique, fiscal, social.
La vraie question n’est donc pas « peut-on se permettre de financer un tel programme ? » Elle est : « peut-on se permettre de ne pas le faire, alors que nos PME continuent de plafonner par manque d’accompagnement managérial ? ».
À propos de l’auteur
Mostafa Mounasser est fondateur de Maroc Mentor, cabinet d’accompagnement de dirigeants de PME marocaines. Fort de 31 ans de terrain dont 24 ans de direction d’entreprises au Maroc et en Turquie, il accompagne les dirigeants dans leur structuration, leur croissance et leur transformation. Il est Mentor certifié VC4A. Plus d’informations sur marocmentor.com
