Chômage : les 711 000 disparus…

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Il aura donc suffi d’un questionnaire, d’un échantillon élargi et de trois critères cumulatifs pour que le Maroc règle, en dix-huit mois, un problème que deux décennies de politiques publiques n’avaient pas su entamer. Le 3 août dernier, le Haut-Commissariat au Plan a annoncé un taux de chômage strict de 9,5 % au deuxième trimestre 2026. Un an plus tôt, sous l’ancienne enquête, on en était à 12,8 %. Trois points et trois dixièmes évaporés dans l’intervalle : le quart du chômage marocain, volatilisé sans qu’aucune usine n’ait ouvert ses portes pour cela.

Reconnaissons au HCP une honnêteté que ses commentateurs les plus enthousiastes n’ont pas eue : l’institution a écrit noir sur blanc que ses résultats de 2026 « ne sont pas directement comparables » à ceux publiés antérieurement. La phrase figure dans la note. Elle n’a pas figuré dans les communiqués triomphants qui ont suivi. C’est là, précisément, que commence l’affaire.

Ce que l’on a cessé de compter

La nouvelle Enquête sur la main-d’œuvre (EMO) remplace l’Enquête nationale sur l’emploi (ENE), en service depuis 1976. Elle s’aligne sur les normes des 19e, 20e et 21e Conférences internationales des statisticiens du travail. Elle porte l’échantillon annuel de 90 000 à 135 000 ménages, s’adosse au recensement de 2024 et refond le plan de sondage. Techniquement, la réforme est solide. Elle répond même à des critiques que l’OCDE adressait au Royaume. Sur ce terrain-là, il n’y a rien à redire, et ceux qui crient à la falsification se trompent de procès.

Le procès est ailleurs. Sous l’ENE, un homme sans travail qui avait cessé de chercher parce qu’il n’y avait rien à trouver restait un chômeur. Sous l’EMO, il doit désormais satisfaire trois conditions simultanées : n’avoir exercé aucune activité rémunérée durant la semaine de référence, avoir effectué une démarche active dans les quatre semaines précédentes, et être disponible sous quinzaine. Qu’un seul critère manque et il quitte le chômage pour rejoindre une catégorie au nom délicat : la « main-d’œuvre potentielle ».

Ils sont 711 000 dans ce purgatoire statistique. Sept cent onze mille personnes sans emploi qui ne figurent plus ni au numérateur ni au dénominateur du taux dont tout le monde parle. Le mot est joli. Il ne se mange pas.

Le même mouvement a fait sortir de l’emploi le travail d’autoconsommation ; l’agriculture familiale non rémunérée, c’est-à-dire, pour l’essentiel, des femmes rurales. Sous l’ancien système, elles étaient actives occupées. Elles ne le sont plus. On voudra bien admettre qu’il y a quelque chose de vertigineux à faire disparaître d’un trait de plume statistique un travail qui, lui, continue d’être effectué du lever au coucher du soleil. Ce qui cesse d’exister dans les tableaux finit toujours par cesser d’exister dans les politiques publiques.

Quatre thermomètres, un seul brandi

Le HCP publie en réalité quatre niveaux de sous-utilisation de la main-d’œuvre : 9,5 %, 14 %, 14,7 % et 18,9 %. Sa propre note technique précise que le chômage strict « n’a pertinemment de sens que s’il est adopté en conjonction avec les autres formes de la sous-utilisation », et que les quatre indicateurs ont été conçus pour une « diffusion et utilisation groupées ».

Quatre thermomètres, donc. Le gouvernement a retenu celui qui indiquait le moins de fièvre. On ne saurait lui en vouloir : nous ferions probablement de même à sept semaines d’un scrutin.

Car les trois autres racontent une histoire nettement moins électorale. En intégrant la main-d’œuvre potentielle, le besoin d’emploi non satisfait porte sur 1,832 million de personnes, soit 14,7 %. En y ajoutant les 527 000 personnes qui travaillent moins de 48 heures et souhaiteraient travailler davantage, on atteint 2,359 millions et 18,9 %. Chez les jeunes de 15 à 24 ans, ce dernier indicateur culmine à 41,7 %. Chez les femmes, à 26,7 %. Le taux de 9,5 % n’est pas faux. Il est simplement le plus petit des quatre chiffres vrais.

Ce que Jouahri est allé dire au Palais

Il se trouve qu’à deux semaines près, le Royaume a disposé de deux lectures officielles de son propre marché du travail. Le 20 juillet, à Tétouan, Abdellatif Jouahri remettait à Sa Majesté le Roi le rapport annuel de Bank Al-Maghrib. Le Wali y consigne un chômage à 13 % pour 2025 et une croissance dont « le contenu en emploi s’est sensiblement affaibli ». Il rappelle que 193 000 emplois ont été créés en 2025, quand 407 000 personnes atteignaient l’âge de travailler. Que le taux d’emploi plafonne à 37,8 %, moins de quatre Marocains en âge de travailler sur dix occupent effectivement un poste. Que près de trois millions de jeunes de 15 à 29 ans sont hors de l’emploi, de l’école et de la formation. Qu’un salarié sur cinq est saisonnier ou occasionnel et que plus des deux tiers des actifs occupés n’ont aucune couverture médicale au titre de leur travail.

Et Jouahri ajoute cette phrase que l’on ferait bien de méditer avant d’imprimer les affiches de campagne : il existe « un décalage important entre les performances économiques objectivement mesurées et le ressenti des citoyens ».

Deux semaines plus tard, le ressenti des citoyens n’avait pas bougé d’un iota. Le chiffre, lui, avait perdu trois points et demi. On appellera cela une convergence remarquable des calendriers.

Que l’on nous permette ici une observation qui n’est pas de méthode mais de décence : l’été 2026 aura aussi été celui de Fnideq et des drames de Sebta. Des milliers de jeunes gens qui, au moment précis où l’on célébrait la meilleure statistique d’emploi de la décennie, estimaient que leur avenir se trouvait de l’autre côté de l’eau. On peut redéfinir un chômeur. On ne redéfinit pas un départ.

La question Benmoussa

Reste le point délicat, celui que l’ensemble de la presse nationale a posé sans oser tout à fait le formuler, et qu’il faut donc formuler.

Les faits, d’abord, et rien qu’eux. Chakib Benmoussa a été ministre de l’Éducation nationale du gouvernement Aziz Akhannouch du 7 octobre 2021 au 23 octobre 2024. Le 18 octobre 2024, Sa Majesté le Roi le nommait Haut-Commissaire au Plan, en remplacement d’Ahmed Lahlimi Alami, qui occupait la fonction depuis vingt et un ans. La même séquence voyait le départ d’Ahmed Réda Chami du CESE. Les deux institutions avaient produit, sur le chômage et sur les NEET, les diagnostics les plus sévères du pays. Lahlimi, quant à lui, avait résumé les deux années précédentes d’une formule dont on n’a pas assez mesuré la gravité : « Il y a une guerre contre le HCP. » Cette guerre, c’était celle du chef du gouvernement et de son ministre de l’Emploi, qui contestaient publiquement les chiffres du Haut-Commissariat et leur préféraient ceux de la CNSS.

Voilà pour l’établi. Le reste relève de l’inférence, et nous la présenterons comme telle, car l’honnêteté intellectuelle commande de rappeler deux choses. La première est que le Haut-Commissaire au Plan est nommé par le Roi et non par le chef du gouvernement : il ne procède pas de la majorité et ne lui doit rien. La seconde est que la réforme méthodologique était en chantier, réclamée par les organisations internationales, et qu’elle est techniquement défendable de bout en bout.

Mais une réforme irréprochable peut produire un effet politique majeur, et c’est ici que la question devient légitime. Pourquoi mettre en avant, dans la communication publique, l’indicateur le plus restrictif, quand l’institution elle-même recommande une diffusion groupée des quatre ? Pourquoi avoir tardé sur la rétropolation, seul instrument permettant de distinguer ce qui relève du marché du travail de ce qui relève du vocabulaire ? Pourquoi si peu de commentaire analytique sur le chômage des jeunes, qui reste le vrai sujet ? Et pourquoi cette bascule, dans le calendrier de tous les calendriers, celui d’un scrutin fixé au 23 septembre ?

L’ironie, puisqu’il en faut une, est que M. Benmoussa avait présidé la Commission spéciale sur le modèle de développement. Il avait alors signé le diagnostic le plus lucide jamais produit sur les fragilités sociales du Royaume. Le voici aujourd’hui à la tête de l’institution qui décide de ce que ces fragilités ont le droit de peser dans un pourcentage.

Le tamis et le soleil

Nous ne croyons pas au complot statistique. Nous croyons à quelque chose de plus banal et de plus corrosif : le confort d’un gouvernement sortant qui, ayant perdu la bataille des faits, a gagné celle des définitions sans avoir eu à la livrer. Personne n’a menti. C’est bien là le problème. Le mensonge se réfute ; l’omission de contexte, elle, prospère.

À sept semaines des législatives, le pays dispose donc d’un chiffre flatteur, incomparable avec son propre passé, adossé à deux trimestres bruts non corrigés des variations saisonnières, et dont l’institution émettrice déconseille elle-même l’usage isolé. Il sera cité mille fois d’ici au 23 septembre. Il ne créera pas un emploi.

Le vendeur de menthe de la médina de Rabat, lui, ne saura jamais s’il est auto-employé, potentiellement actif ou sous-employé horaire. Il se lèvera à cinq heures. Comme dit la sagesse populaire, on ne cache pas le soleil avec un tamis. On peut seulement, quelques semaines durant, convaincre l’électeur de regarder le tamis.

 

Ayoub Bouazzaoui

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