L’essor de l’internet par satellite ouvre une nouvelle étape pour les télécommunications en Afrique, mais soulève aussi des interrogations sur la concurrence, la fiscalité et la souveraineté numérique. Alors que le Maroc examine l’arrivée de nouveaux acteurs satellitaires, Babacar Seck, CEO d’ASKYA, analyse les conditions d’un déploiement équilibré et la place que le satellite pourrait occuper aux côtés des réseaux terrestres.
La Nouvelle Tribune : Votre rapport analyse l’arrivée des opérateurs satellitaires en Afrique. Quels sont les principaux enjeux pour les pays africains ?
Babacar Seck : Le débat a changé. Pendant vingt ans, l’enjeu était la couverture ; aujourd’hui, 60 à 65 % des Africains vivent dans une zone couverte mais restent hors ligne. C’est l’usage gap : le frein n’est plus le réseau, mais le coût de la data, des terminaux et l’absence de compétences. Les opérateurs satellitaires centralisés, que nous appelons « offshore telecommunications operators », concentrent infrastructure, distribution et revenus hors des juridictions africaines, en ciblant les segments les plus rentables. Contrairement aux acteurs terrestres, ils créent peu d’emplois locaux et échappent aux mêmes obligations fiscales. Or le secteur pèse 7,7 % du PIB africain, huit millions d’emplois formels et près de 10 % des recettes publiques : l’enjeu n’est pas concurrentiel, il est économique, fiscal et de souveraineté.
Le Maroc étudie aujourd’hui l’arrivée d’acteurs comme Starlink. Quels points d’attention les autorités devraient-elles prendre en compte avant d’autoriser ces services ?
Trois points stratégiques méritent une attention particulière de la part des autorités. La souveraineté d’abord : sans passerelles locales ni routage domestique, l’État perd une part de sa capacité à appliquer ses lois sur les données et l’interception, et dépend d’un fournisseur unique. L’équité ensuite : les opérateurs installés ont payé cher leurs licences et investi dans la fibre ; leurs contreparties doivent être équivalentes, sans figer une rente. Enfin le rôle du satellite : réservé aux zones sans fibre, ou ouvert aux villes ? Le Maroc semble en faire un levier de sa stratégie Maroc Digital 2030 (95 % du territoire en très haut débit), ce qui justifierait des obligations de couverture ciblées dans la licence.
Comment garantir une concurrence équitable entre opérateurs traditionnels et fournisseurs satellitaires ?
Le principe est simple : à service équivalent, les règles doivent être les mêmes. Si un acteur comme Starlink vend directement aux consommateurs, il doit assumer les mêmes obligations (licence, spectre, fiscalité, service universel) faute de quoi on fragilise la capacité des opérateurs locaux à financer l’extension de la couverture. L’exemple du Sénégal est parlant : les opérateurs mobiles ont payé plus de 50 millions de dollars leur licence 5G, contre 150 000 dollars pour Starlink. Avec un tel écart, impossible de dire si l’avantage tient à la technologie ou aux règles.
L’internet par satellite peut-il réellement réduire la fracture numérique en Afrique ?
Pas à lui seul. Le principal obstacle n’est plus le réseau, mais le coût : terminaux, data, électricité, plus le manque de compétences. Or les offres satellitaires grand public figurent parmi les plus chères du marché : elles ne touchent donc pas les populations exclues justement par le prix. Le satellite rend service là où la fibre et le mobile ne sont pas rentables – zones isolées, résilience des réseaux – mais ses premiers clients sont les entreprises, administrations, écoles et ONG. Il comble des trous de couverture, mais ne touche pas l’accessibilité économique, cœur de la fracture.
Vous défendez un modèle de complémentarité entre satellites et réseaux terrestres. Comment le mettre en place concrètement ?
En effet, le modèle que le rapport recommande est hybride : fibre, mobile et satellite. Le satellite est surtout utile pour connecter les zones isolées, plutôt que pour concurrencer les réseaux déjà présents dans les villes. Concrètement, cela passe par des partenariats entre opérateurs télécoms et fournisseurs de satellites, afin que le satellite serve à relier les antennes mobiles dans les zones difficiles d’accès. Les licences peuvent aussi imposer des règles pour que le satellite complète les réseaux terrestres au lieu de les remplacer. Le rapport cite déjà plusieurs exemples de cette complémentarité organisée, notamment les accords Airtel–Eutelsat OneWeb et Orange–OneWeb, où le satellite sert de backhaul pour des réseaux mobiles existants plutôt que de se substituer à eux sur le dernier kilomètre.
Quels risques liés au traitement des données ou au contrôle des infrastructures quand la connectivité est opérée depuis l’étranger ?
D’abord le traitement des données : des données parfois sensibles (fintech, santé) routées et stockées hors de la juridiction nationale, sans copie locale, ce qui limite la capacité de l’État à faire appliquer ses règles de protection et d’interception. Ensuite la dépendance : un opérateur qui fonctionne sans les infrastructures nationales peut limiter ou suspendre son service depuis l’étranger. La réponse n’est pas de bloquer les flux, mais d’imposer passerelles et routage national, tout en préservant les échanges internationaux nécessaires.
Faut-il une approche commune des pays africains pour encadrer les services satellitaires ?
Oui, et c’est sans doute le point où l’inaction coûte le plus cher. Aujourd’hui, chaque pays négocie ses licences de son côté, ce qui affaiblit le pouvoir de négociation face à des opérateurs globaux capables de jouer des juridictions les unes contre les autres. Un cadre panafricain alignerait licences, passerelles, fiscalité et règles sur les données, sur le modèle européen (IRIS², EU Space Act). Chaque État resterait libre de décider qui entre sur son marché ; mais en fixant ensemble un socle commun, les pays africains défendent mieux leurs intérêts collectifs face à des acteurs mondiaux.
Propos recueillis par Asmaa Loudni
