Sebta Melilia : Spectateurs du désespoir

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Après les exploits footballistiques, le Maroc fait de nouveau la Une et montre un visage qu’on cherche trop souvent à cacher, à minimiser ou à cantonner à la marge. Pourtant, comme un seul homme, ce sont a minima plus de 40 000 jeunes, dont des femmes, des familles, des enfants, qui ont tenté de rejoindre les enclaves espagnoles à la nage cette semaine avec un bilan provisoire qui fait état de plus de 37 décès. Et, toutes les causes de cet exode, géopolitiques ou diplomatiques, toutes les explications objectives du monde, ne justifient pas la triste réalité.

Comment ne pas se sentir solidaire de la détresse et admiratif du courage qu’il faut pour abandonner tout son vécu en un instant, pour la promesse, même menue, d’une vie meilleure ? Le développement indéniable du pays, fait de croissance économique, d’infrastructures et d’ambitions nouvelles peut-il coexister avec la détresse systémique d’une grande partie de sa jeunesse ?

Quelle vie promettons-nous aux 37% de chômeurs âgés entre 15 et 24 ans ? Et aux autres qui travaillent 191 heures pour 3 192 dirhams net par mois, qui ont à charge souvent leurs proches parents, frères et sœurs, un logement, leur alimentation, leurs charges essentielles, sans compter leur santé ? N’ont-ils pas droit aussi à vivre dignement et à aspirer à construire plutôt que juste subir ?

Ce n’est ni de la démagogie ni du populisme que de lister les échecs collectifs qui expliquent que toute une génération soit sacrifiée. L’école et la santé publiques manquent tellement de moyens que leur mission est perdue d’avance et les politiques mises en place n’ont pas l’ampleur suffisante pour corriger le tir. Ces constats se répètent depuis des mois, des années, au point qu’on ne sait même plus juger de ce qui a pu être fait parce que c’est de toute façon insuffisant.

Alors oui, pour beaucoup de Marocains la situation s’est améliorée, c’est indéniable, notre pays progresse objectivement, mais avec le sentiment que les priorités supposent de regarder ailleurs lorsqu’il s’agit des catégories les plus démunies, obligées de voir passer un train en marche qu’elles n’ont pas été conviées à rejoindre. Reste à savoir si c’est ce que la majorité souhaite, ou s’il serait préférable d’avancer moins vite mais en commençant par ceux qui en ont le plus besoin et avec l’aide de ceux qui en ont déjà plus qu’assez.

C’est d’une mobilisation nationale dont nous avons besoin, et de tous. De ceux qui soutiennent les candidats à l’exil en leur souhaitant un avenir meilleur et de ceux qui affirment préférer le goudron de leur pays au pain des autres, ou qui se sentent humiliés dans le confort de leurs écrans par l’image que ces derniers jours ont envoyé au monde qui nous regarde. Parce que nous sommes finalement tous concernés.

Il faut un impôt de solidarité payé par les plus riches, un revenu universel conditionné, une augmentation du salaire horaire, un programme d’apprentis et d’embauche obligatoire des jeunes dans les entreprises, des associations d’entraide, un service civil dans l’éducation et la santé en priorité, une lutte accrue contre la corruption, des partis politiques qui se mobilisent contre les problèmes qui viennent du bas plutôt que de chercher le satisfecit vers le haut.

Les orientations royales sont claires et le Souverain les a explicitement exprimées dans son discours du Trône « Notre but ultime est d’améliorer les conditions de vie des Marocains et d’instaurer la justice sociale et spatiale. »

Il faut avoir désormais le courage de s’attaquer aux problèmes sous-jacents à cette détresse qui nous saute aux yeux comme une éruption cette semaine mais qui est latente tout le reste du temps. Nous devons collectivement chercher, trouver et implémenter des solutions jusqu’à résorber la source du désespoir d’une partie de notre peuple, quel qu’en soit le coût, parce que la mort ne peut pas être le prix à payer.

 

Zouhair Yata

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