Près de 88 % de la population marocaine est désormais couverte par l’Assurance maladie obligatoire (AMO), selon les données du gouvernement. Cela représente environ 32 millions de personnes, contre 42 % en 2020.
Pourtant, près d’un tiers des Marocains ne bénéficie toujours pas d’une prise en charge sanitaire effective, relève la Cour des comptes.
Entre la généralisation de l’affiliation et l’accès réel aux soins, un écart persiste. C’est désormais sur ce terrain que se joue la réussite de la réforme de la protection sociale.
Lancée en 2021, la généralisation de la protection sociale repose aujourd’hui sur plusieurs régimes : l’AMO des salariés, l’AMO Tadamon, qui a remplacé le RAMED pour les ménages les plus vulnérables, l’AMO des travailleurs non salariés ainsi que l’AMO Achamil, destiné aux personnes non salariées disposant d’une capacité contributive.
À lui seul, AMO Tadamon couvre plus de 11 millions de bénéficiaires, soit près de 4 millions de familles, les cotisations étant prises en charge par l’État.
L’autre pilier de la réforme est le programme d’aide sociale directe.
Lors d’un point de presse à l’issue du Conseil de gouvernement tenu en début d’année, le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baitas, a indiqué que le dispositif bénéficie désormais à 3,9 millions de familles.
Pour accompagner l’ensemble du chantier de généralisation de la protection sociale, 41,5 milliards de dirhams sont mobilisés dans le budget de l’État au titre de l’année 2026.
Ces résultats témoignent de la montée en puissance rapide du dispositif. Ils ne suffisent toutefois pas à mesurer son impact réel.
Dans son rapport annuel 2024-2025, la Cour des comptes invite ainsi à distinguer l’affiliation administrative de l’accès effectif aux prestations.
Si près de 32 millions de personnes sont inscrites à un régime d’assurance maladie, plus de 4 millions restent encore en dehors du système.
Surtout, la Cour estime qu’environ 30,4 % de la population, soit près de 11 millions de personnes, ne disposent pas d’une prise en charge sanitaire effective, soit parce qu’elles ne sont pas inscrites, soit parce que leurs droits sont suspendus ou fermés.
Autrement dit, l’inscription à un régime ne garantit pas systématiquement l’accès aux soins.
Au-delà de cet enjeu administratif, le principal défi porte désormais sur la capacité du système de santé à répondre à une demande en forte progression.
L’élargissement de l’AMO a mécaniquement augmenté le nombre de personnes susceptibles de recourir aux soins, accentuant la pression sur les établissements et les professionnels du secteur.
Les priorités annoncées par le ministère de la Santé s’inscrivent dans cette logique, avec un accent particulier mis sur la gouvernance hospitalière, la planification territoriale de l’offre de soins et le renforcement des ressources humaines médicales et paramédicales.
Dans un avis adopté en octobre 2024, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) souligne que la réussite de la généralisation de l’AMO dépend désormais du renforcement des capacités du système de soins, de la modernisation des infrastructures et de la réduction des disparités territoriales.
La répartition territoriale des structures sanitaires reste en effet un enjeu majeur.
Le CESE relève que l’offre de soins demeure fortement concentrée dans cinq régions : Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Fès-Meknès et Marrakech-Safi.
Ces territoires regroupent 64 % des établissements hospitaliers et structures d’appui au réseau hospitalier, ainsi que 79 % des cliniques privées et 82 % des lits d’hospitalisation privée, selon l’institution.
La Cour des comptes rejoint ce constat.
Elle relève notamment que la majorité des dépenses liées à l’AMO Tadamon est réalisée dans le secteur privé, ce qui témoigne des difficultés persistantes du secteur public à absorber l’augmentation du nombre de bénéficiaires.
Elle alerte également sur la progression rapide des dépenses de santé, supérieure à celle des ressources des régimes d’assurance maladie, soulevant des enjeux de soutenabilité financière à moyen terme.
La réforme devrait franchir une nouvelle étape en 2027 avec l’entrée en vigueur de la loi n° 54-23.
Celle-ci prévoit notamment le transfert de la gestion de l’AMO des fonctionnaires de la CNOPS vers la CNSS, qui deviendra l’unique gestionnaire de l’assurance maladie obligatoire de base.
Cette évolution vise à harmoniser la gestion des différents régimes et à renforcer la convergence du système autour d’un même opérateur.
Le texte prévoit également d’étendre de 26 à 30 ans l’âge limite des enfants pouvant être rattachés à leurs parents en tant qu’ayants droit, élargissant ainsi la durée de prise en charge des jeunes concernés.
Asmaa Loudni
