Face au mur d’investissement des chantiers de la décennie, l’État ne peut plus être le financeur unique de ses entreprises.
La transformation des offices en sociétés anonymes, engagée par la loi-cadre n° 50-21, n’est pas une privatisation déguisée. C’est le changement de statut qui conditionne l’accès aux marchés de capitaux, à l’ingénierie financière et aux standards de gouvernance dont ces opérateurs ont désormais besoin.
Le 26 février 2008, une loi votée par le Parlement, la loi n° 46-07, mettait fin à quatre-vingt-huit ans d’existence de l’Office chérifien des phosphates sous statut d’établissement public.
L’Office devenait OCP S.A., société anonyme au capital de 7,8 milliards de dirhams.
Onze mois plus tard, un nouvel actionnaire institutionnel entrait au tour de table : la Banque centrale populaire souscrivait à une augmentation de capital de 5 milliards de dirhams, prenant 5,88 % du capital.
Six ans après, le groupe levait 1,85 milliard de dollars sur le marché obligataire international, coté à Dublin et noté par Fitch et Standard & Poor’s, puis un milliard de dollars supplémentaires en 2015.
Aucune de ces opérations n’aurait été juridiquement concevable sous statut d’office.
Le statut ne fait pas la performance, mais il en fixe les limites.
L’histoire de l’OCP est celle d’un opérateur public dont l’ambition industrielle — devenir le premier acteur mondial de la nutrition des sols — excédait de très loin ce que le budget de l’État pouvait porter, et qui a trouvé dans la société anonyme le véhicule de son financement, de sa gouvernance et de sa crédibilité auprès des investisseurs internationaux.
C’est très exactement le raisonnement que le Maroc applique aujourd’hui à l’échelle de l’ensemble de son portefeuille public marchand.
Les chiffres disent l’ampleur du basculement.
Le programme ferroviaire lancé en avril 2025 mobilise 96 milliards de dirhams à l’horizon 2030 : 53 milliards pour la ligne à grande vitesse Kénitra-Marrakech, 29 milliards pour l’acquisition de 168 trains de nouvelle génération et 14 milliards pour le maintien de la performance du réseau et le développement de trois réseaux métropolitains à Casablanca, Rabat et Marrakech.
Le seul prolongement vers Agadir est estimé à 55 milliards de dirhams supplémentaires, dont le financement se cherche aujourd’hui à l’international.
Dans l’aérien, la stratégie « Aéroports 2030 » porte sur 38 milliards de dirhams : 25 milliards pour l’augmentation des capacités, avec le nouveau terminal en mode hub et la nouvelle piste à Mohammed V, ainsi que les extensions à Marrakech, Agadir, Tanger et Fès, et 13 milliards pour la maintenance, la modernisation et le foncier.
L’objectif est aussi ambitieux que coûteux : passer d’une capacité d’accueil de 34 millions à 80 millions de passagers par an.
Rapportés aux comptes des opérateurs concernés, ces montants donnent le vertige.
L’Office national des aéroports a réalisé en 2025 un chiffre d’affaires de 5,8 milliards de dirhams et un résultat net de 1,3 milliard. Il doit engager, sur cinq ans, l’équivalent de sept fois son chiffre d’affaires annuel.
L’Office national des chemins de fer, dont le chiffre d’affaires 2025 dépasse 5 milliards de dirhams, prévoit près de 23 milliards de dirhams d’investissements pour la seule année 2026.
Si l’on y ajoute les ports, l’eau, l’électricité, la santé, l’éducation et la protection sociale généralisée, aucune trajectoire budgétaire soutenable ne permet à l’État d’être, seul, le bailleur de fonds de tous ces chantiers.
Le Trésor ne peut ni tout doter en capital ni tout garantir sans dégrader sa propre signature.

C’est le sens de la réforme lancée après le Discours du Trône de juillet 2020 et traduite, un an plus tard, dans deux textes promulgués le même jour : la loi-cadre n° 50-21 relative à la réforme des établissements et entreprises publics et la loi n° 82-20 créant l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État (ANGSPE), qui pilote aujourd’hui un périmètre de cinquante-sept entités.
La loi-cadre pose un principe simple : les établissements publics qui exercent une activité marchande doivent être transformés en sociétés anonymes à conseil d’administration, afin d’améliorer leur gouvernance et de les orienter vers le marché financier.
Le délai fixé par le législateur expire d’ailleurs le 26 juillet 2026.
Le mouvement est enclenché.
L’ONHYM a ouvert la marche avec la loi n° 56.24, adoptée par la Chambre des représentants en février, puis définitivement par la Chambre des conseillers. Elle a été promulguée par le dahir du 2 juin 2026 et publiée au Bulletin officiel.
L’Office national des hydrocarbures et des mines devient une société anonyme régie par la loi n° 17-95, au capital initial intégralement souscrit par l’État.
Dans la foulée, le Parlement a entériné la loi n° 34.25 transformant l’Agence nationale des ports en « Ports du Maroc S.A. », avec un capital entièrement public et un conseil d’administration doté d’administrateurs indépendants.
Le projet de loi n° 06.25 portant transformation de l’Office national des aéroports est dans le circuit gouvernemental, tandis que celui du Laboratoire officiel d’analyses et de recherches chimiques a été adopté en Conseil de gouvernement le 9 juillet.
Le Fonds d’équipement communal, l’OMPIC, la MAP et l’Office national des pêches figurent dans le premier groupe arrêté par l’ANGSPE.
Quant au rail, sa société anonyme existe déjà dans les textes, puisque la loi n° 52-03 prévoit, depuis 2003, la création d’une Société marocaine des chemins de fer, substituée à l’Office et liée à l’État par une convention de concession de cinquante ans.

Que change concrètement le passage à la société anonyme ?
Trois choses, indissociables.
Le financement, d’abord.
Une société anonyme dispose de la pleine capacité juridique pour mener des opérations civiles, commerciales, industrielles et financières, créer des filiales, prendre des participations au Maroc comme à l’étranger et émettre sur le marché des capitaux.
Elle peut porter des véhicules dédiés, accueillir des co-investisseurs et adosser un financement à un actif plutôt qu’à la garantie de l’État.
Le protocole signé entre le gouvernement et l’ONDA en juillet 2025 en offre l’illustration la plus aboutie.
Le montage repose sur une titrisation des redevances aéroportuaires, sans garantie de l’État, destinée à injecter 5 milliards de dirhams directement dans les fonds propres de l’Office et à renforcer ainsi sa capacité à lever des financements externes.
La logique est rigoureusement celle des OPCI et des opérations de cession-bail qui, depuis trois ans, mobilisent l’épargne institutionnelle marocaine au profit du financement public.
Il s’agit de transformer un actif dormant, comme un patrimoine immobilier ou un flux de redevances, en fonds propres, sans appel au Trésor.
La gouvernance, ensuite.
Le passage en société anonyme impose un conseil d’administration ouvert à des administrateurs indépendants, une direction générale responsable devant lui, des comptes consolidés et certifiés, ainsi qu’une reddition des comptes calibrée sur les standards internationaux.
Un émetteur qui se présente devant le marché, obligataire ou actions, accepte par construction une discipline que le contrôle a priori de l’établissement public n’imposait pas.
La notation devient un juge de paix et la transparence une condition d’accès à la ressource, et non uniquement une exigence morale.
La transformation, enfin.
Changer de statut, c’est aussi clarifier ce que l’entreprise fait pour son compte et ce qu’elle fait pour celui de l’État, distinguer l’activité concurrentielle de la mission d’intérêt général et faire porter chacune par le bon instrument.
C’est le préalable à toute contractualisation sérieuse entre l’État actionnaire et son opérateur.
Ni bradage, ni renoncement
Reste le procès en privatisation, réactivé à chaque nouveau texte et qui ne résiste pas à la lecture des lois votées.
Pour l’ONHYM, le capital initial est souscrit en totalité par l’État.
Son ouverture progressive à des investisseurs privés, marocains ou étrangers, demeure une faculté, l’État conservant la majorité des droits de vote.
Pour Ports du Maroc S.A., le capital reste intégralement public.
Le précédent de 2008 est éclairant : dix-huit ans après sa transformation, l’OCP demeure détenu à plus de 94 % par l’État marocain et sa qualité de crédit reste, aux yeux des agences, indissociable de celle du Royaume.
Pour l’État marocain, ouvrir un capital n’est pas s’en dessaisir. C’est se donner la faculté de mobiliser d’autres bilans que celui du Trésor.
Le véritable enjeu réside, en réalité, dans la capacité des opérateurs publics à tenir, dans les cinq années à venir, un rythme d’exécution auquel rien dans leur histoire administrative ne les préparait.
La Coupe du monde 2030 n’est pas un horizon, c’est une échéance.
Les terminaux, les lignes, les gares et les pistes devront être opérationnels avant l’été 2030, sans dérogation possible.
Le passage à la société anonyme ne garantit ni le respect des délais ni la qualité des investissements.
Il lève simplement le principal obstacle structurel : celui d’entreprises publiques sommées de bâtir un pays du XXIe siècle avec les instruments financiers du XXe.
Reste à l’État actionnaire à jouer pleinement son rôle.
Car il ne s’agit pas de moins d’État, mais d’un État autrement présent : moins tutélaire, plus stratège, exigeant sur la performance et la transparence, et suffisamment sûr de lui pour laisser ses entreprises aller chercher, sur le marché, les moyens de leurs ambitions.
Zouhair Yata