Cinq ans pour mieux faire

édito

Un chiffre traverse ce numéro spécial sans y trouver de réponse. La Charte de l’investissement de 2022 fixait deux objectifs : 550 milliards de dirhams d’investissements privés et 500 000 emplois. Le premier a été atteint à près de 90 %. Le second ne l’a pas été.

Cet écart n’est pas une anomalie statistique, c’est en réalité le résumé de la décennie qui vient.

Le Wali de Bank Al-Maghrib l’a dit devant Sa Majesté le Roi, en présentant le rapport annuel de la Banque centrale. L’économie a crû de 4,9 % en 2025, l’inflation est restée contenue sous 1 %, le déficit budgétaire est revenu à 3,5 % du PIB, les réserves de change atteignent 443 milliards de dirhams, près de cinq mois et demi d’importations.

Alors certes, les créations d’emplois ont augmenté, mais pas assez pour faire reculer sensiblement un taux de chômage qui reste à 13 %. Et le Wali Jouahri a posé le mot qui importe, celui de décalage, entre des performances économiques objectivement mesurées et le ressenti de nos citoyens.

Il y a dans ce constat un paradoxe qu’on ne pourra plus cacher derrière les performances financière. Parmi les raisons de l’amélioration du déficit budgétaire, la Banque centrale cite explicitement les recettes des mécanismes de financement innovants, ceux-là mêmes que nos pages décrivent en détail : OPCI, cession-bail, titrisation.

L’ingénierie financière marocaine fonctionne et elle produit exactement ce qu’on attendait d’elle. Mais ce qu’elle ne produit pas, mécaniquement, ce sont des emplois et une amélioration perceptible des conditions de vie et du pouvoir d’achat.

Le Souverain l’avait formulé sans détour dans le discours du Trône de 2025, en écartant l’hypothèse d’« un Maroc avançant à deux vitesses », et c’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui. Une croissance de près de 5 % qui ne se diffuse ni également entre les territoires, ni suffisamment vers le plus grand nombre, n’a pas encore rempli son contrat.

Parce que le taux de croissance n’est pas un objectif, c’est un moyen. Et ce qui compte, c’est le nombre de Marocains dont il change effectivement la condition.

Les compétences ne manquent pas

D’autant que le pays ne manque pas de compétences ou d’atouts pour renverser la tendance.

Toutes les avancées économiques dont nous tirons le portrait ont été conçues et exécutées par des Marocains, dans des institutions marocaines. Ce sont des opérations d’un niveau technique élevé, comparables à ce qui se pratique sur les places matures, et elles ont réussi.

Le développement de la santé privée dit la même chose. Des groupes marocains construisent, financent et exploitent des cliniques à travers le Royaume, lèvent sur le marché boursier pour le faire, et tiennent leurs plans de développement.

Là encore, la compétence était disponible dès lors qu’un cadre et un financement l’ont rencontrée.

La question n’est donc pas de savoir si le pays sait faire : il sait. Elle est de savoir comment étendre ce qui a réussi dans quelques secteurs à l’ensemble du corps économique et social.

C’est une question d’échelle et de diffusion, pas de capacité.

L’orientation, chantier de longue haleine

C’est là que la formation professionnelle et l’orientation deviennent le sujet central des cinq années qui viennent.

Le pays forme des jeunes, beaucoup de jeunes, y compris à des niveaux élevés. Ce qui fait défaut, c’est l’articulation entre ce qu’ils apprennent et ce dont l’économie a besoin, aujourd’hui et dans dix ans.

Trop de diplômés arrivent sur le marché du travail avec une formation réelle mais désajustée, et le chômage des jeunes qualifiés est le symptôme le plus coûteux de ce décalage.

Les instruments existent pourtant. Des filières d’excellence sont installées, les universités publiques ont massifié l’accès au supérieur, les établissements privés se sont professionnalisés, les cités des métiers et des compétences déploient un réseau national.

Le dispositif est en place et il a la capacité de faire le travail.

Ce qui reste à construire, c’est l’orientation elle-même, cette fonction modeste et décisive qui consiste à conduire un jeune vers un métier qui aura un débouché, et à permettre à un adulte déjà en emploi de se requalifier avant que son métier ne se transforme ou vers un nouveau métier.

L’intelligence artificielle rend cette exigence urgente. Les activités autour desquelles le Maroc a bâti une part de son attractivité, les services, l’externalisation, une partie de l’ingénierie et de la gestion, sont précisément celles que la vague technologique recompose le plus vite.

Ce n’est pas une raison de renoncer, c’est une raison d’accélérer l’orientation vers les métiers qui, eux, se créent.

Ce travail-là ne se décrète pas et ne produit pas de résultat en un exercice budgétaire. Il se mène sur une décennie, avec constance.

Ce qui attend la prochaine législature

Le Wali de Bank Al-Maghrib a été clair sur le reste du programme.

La réforme des régimes de retraite est désormais inévitable, et ses conséquences budgétaires devront être absorbées. Le soutien social, malgré les ressources considérables qui lui sont allouées, appelle un ciblage plus fin au profit des plus vulnérables.

La régionalisation avancée, relancée depuis le discours royal de 2024, exige la mobilisation des compétences nécessaires pour faire émerger de véritables pôles économiques régionaux.

La revue régulière des dépenses et la réforme de la loi organique des finances conditionnent les marges de manœuvre de l’État.

Tout cela reviendra au gouvernement issu des urnes en septembre. Il n’héritera pas d’une page blanche, mais d’un calendrier contraint et d’un socle solide.

C’est une situation enviable, et redoutable, parce qu’elle ne laisse aucune excuse.

Car ce qui est acquis désormais, c’est que les moyens ne manquent plus. Le pays a démontré qu’il savait lever de l’argent, réformer ses structures, tenir ses grands équilibres et faire travailler ensemble le public et le privé.

Les cinq années qui viennent ne lui demanderont pas de faire davantage, mais de faire mieux, c’est-à-dire de convertir cette réussite financière en emplois, en qualifications et en conditions de vie perceptibles.

C’est un objectif plus exigeant qu’un taux de croissance, parce qu’il ne se mesure pas dans un tableau de bord mais dans la vie des gens.

Et c’est le seul qui vaille d’être poursuivi.

Zouhair Yata

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