À Aix, l’Europe cherche une boussole dans un monde sans repères

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Du 2 au 4 juillet 2026, la 26ᵉ édition des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence a réuni plus de 400 décideurs, économistes et responsables politiques autour d’un thème qui sonnait comme un aveu d’époque : « Naviguer dans un monde sans repères ». Entre urgence budgétaire française, plaidoyer pour une souveraineté européenne et interrogations sur le sens même du progrès, le « Davos provençal » a livré la photographie d’un continent qui doute de sa puissance sans renoncer à ses atouts.

Il y avait quelque chose de paradoxal, cette année, à voir le parc Jourdan afficher complet sous une canicule record. Tandis que des brumisateurs tentaient de rafraîchir les tentes blanches où se pressaient canotiers et costumes sombres, les organisateurs du Cercle des économistes posaient une question qui, il y a dix ans encore, aurait paru incongrue dans une grand-messe libérale : « Peut-on encore parler de progrès ? ». Fondées en 2001, devenues le premier forum économique européen ouvert et gratuit, les Rencontres d’Aix ont réuni cette année plus de 400 intervenants d’une cinquantaine de nationalités et quelque 8 000 spectateurs, pour trois jours de débats retransmis en ligne.

Un forum saisi par le doute

« On est un peu perdu », concédait d’entrée Jean-Hervé Lorenzi, fondateur des Rencontres, constatant que la promesse d’une immense classe moyenne portée par le progrès n’était jamais advenue. Le ton était donné. Sur la scène d’ouverture, le sociologue Jean Viard a livré l’une des interventions les plus commentées, décrivant trois « ruptures anthropologiques » simultanées : une nature qui « a pris le pouvoir » sur les sociétés humaines, un patriarcat qui « explose », une intelligence artificielle qui bouscule les repères hérités. Son diagnostic dépasse le seul champ économique, selon lui, la perte du « désir de futur », nourrit directement la montée des extrêmes. « La politique, c’est du désir ; et si on n’a plus de désir, on va vers l’extrême droite », a-t-il lancé, avant d’adresser une pique aux responsables présents, coupables à ses yeux de « passer sans s’arrêter » et de ne plus lire les chercheurs.

Loin, pourtant, du décor décliniste que l’on prête volontiers à l’Europe, plusieurs voix ont défendu une lecture plus offensive. Maud Vinet, cofondatrice de la deeptech française Quobly, a rappelé que le continent conservait une longueur d’avance sur des terrains décisifs. « En matière d’informatique quantique, nous sommes en pointe, et c’est la prochaine révolution », a-t-elle affirmé, décrivant les verrous que cette technologie promet de faire sauter : la simulation de molécules complexes, aujourd’hui limitée à une trentaine d’atomes, ou l’optimisation de flux logistiques que le calcul classique plafonne à une centaine de paramètres. Démocratie, recherche médicale, quantique : autant d’atouts qu’une partie du forum a appelé à ne pas brader.

La souveraineté européenne comme fil rouge

C’est bien l’Europe, du reste, qui a constitué l’ossature intellectuelle de cette édition. Deux voix de premier plan ont porté un même message, le président du Conseil européen Antonio Costa et la présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde. Toutes deux ont refusé le récit du déclin pour défendre celui de l’accélération. Faisant de 2026 « l’année de la compétitivité », Antonio Costa a rappelé que les rapports de Mario Draghi et d’Enrico Letta servaient désormais de feuille de route partagée par la Commission, le Parlement et les États membres pour achever un marché intérieur encore fragmenté dans les télécommunications, l’énergie et les services financiers, simplifier les réglementations, bâtir une véritable Union des marchés de capitaux et investir dans la recherche, l’IA et les technologies stratégiques.

Christine Lagarde a prolongé la démonstration en plaçant le nerf de la guerre au centre « Tout commence avec le financement. » Pour illustrer la fragmentation qui asphyxie l’investissement européen, la présidente de la BCE a raconté avoir brandi, devant les dirigeants de l’Union, une simple feuille A4 recensant la multiplication des plateformes de marché, chambres de compensation et dépositaires centraux, une cartographie devenue le symbole d’un continent où les capitaux circulent trop mal. Sa doctrine tient en trois principes, diversifier fournisseurs et débouchés, rendre l’Europe « indispensable » dans les chaînes de valeur où elle demeure incontournable, et conquérir son indépendance énergétique par le nucléaire et les renouvelables.

Ni l’un ni l’autre n’ont plaidé le repli protectionniste. Au contraire, Lagarde a insisté sur un point trop souvent occulté, l’Europe reste « plébiscitée », nombre de banques centrales étrangères réclamant l’accès à ses mécanismes de liquidité en euros et à ses infrastructures de paiement instantané. La souveraineté monétaire, du reste, passera aussi par l’euro numérique et par des systèmes de paiement moins dépendants d’opérateurs soumis à des juridictions étrangères. Bémol à ces ambitions, forte d’un marché de 450 millions de consommateurs et d’une épargne abondante, l’Union investit pourtant moins que les États-Unis et la Chine dans son propre appareil productif, révélant le syndrome paradoxal d’un géant qui n’ose pas.

L’ombre portée de la présidentielle française

Impossible, enfin, d’ignorer l’échéance qui a plané sur les trois jours. À dix mois de la présidentielle française de 2027, Aix a pris des allures de répétition générale. Mais c’est une déclaration prononcée hors les murs qui aura le plus fait parler. Dans un entretien aux Échos publié le jour de l’ouverture, Christine Lagarde n’a pas exclu de quitter la présidence de la BCE avant la fin de son mandat, en octobre 2027, pour porter « une voix européenne » dans la campagne française. « C’est possible », a-t-elle confié, s’inquiétant qu’une « perspective réductrice de l’ancrage français au sein de l’Europe » ne s’impose dans le débat. Une intrusion assumée, qui interroge l’indépendance de la banque centrale autant qu’elle électrise déjà la course à l’Élysée. Candidats déclarés, Gabriel Attal, Édouard Philippe, Marine Tondelier, Bruno Retailleau, se sont succédé dans les allées, tandis que le Cercle assumait d’en avoir exclu les formations qu’il juge extrêmes.

Trois jours durant, Aix aura ainsi tenu son rôle, celui moins de prédire l’avenir que tenter de lui redonner un horizon. « Le moteur de l’économie, c’est la stabilité et la confiance », rappelait sur place le président de la CCI Aix-Marseille Provence. Dans un monde sans repères, c’est peut-être la seule boussole qui vaille.

Afifa Dassouli

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