Entre grandes fusions internationales, émergence des jeunes maâlems et hommage à Mustapha Baqbou, la 27e édition transforme la ville en laboratoire à ciel ouvert où les musiques du monde se rencontrent et se réinventent.
Plus que quelques jours nous séparent de la 27ème édition du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira. Les mélomanes comme le grand public n’ont qu’une idée en tête, retrouver Essaouira et cette énergie unique que le Festival a créé et a su perdurer pendant près de 3 décennies.
Du 25 au 27 juin 2026, les remparts de la ville, ses ruelles et ses scènes à ciel ouvert deviennent le théâtre d’un vaste mouvement musical où les frontières s’effacent au rythme des guembri, des voix du monde et des percussions venues de tous les continents. Pour sa 27e édition, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde transforme une nouvelle fois la cité en port vibrant des circulations musicales contemporaines, là où les héritages ne se figent pas mais se confrontent, se frottent et se réinventent. Ici, la rencontre n’est pas un concept : c’est une matière vivante, une prise de risque artistique assumée, presque une manière de respirer.
Pour sa 27e édition, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde s’affirme plus que jamais comme un espace de création et de circulation artistique, où les héritages se rencontrent, se transforment et se projettent vers de nouveaux horizons. L’édition 2026 revendique une ligne forte : faire d’Essaouira un “port d’attache” symbolique des musiques venues de villes marquées par les échanges maritimes, du Brésil à la Palestine, du Cameroun à l’Inde.
Une ouverture entre rituel, création et énergie collective
Le festival s’ouvre, comme le veut la tradition, par la grande parade des Maâlems Gnaoua, moment de transe collective qui transforme la ville en scène à ciel ouvert. Sur la scène Moulay Hassan, cette ouverture se prolonge avec une résidence-concert dirigée par Mehdi Nassouli, entouré de Sara Moullablad, Ganavya, la troupe rwandaise i Buhoro et le musicien Sylvain Barou. Une création pensée comme un laboratoire vivant, où la tradition gnaoua dialogue dès les premières notes avec des voix venues d’Inde, d’Afrique de l’Est et d’Europe.
Les fusions au cœur du projet artistique
Fidèle à son ADN, le festival place la création collaborative au centre de sa programmation. Parmi les moments les plus attendus, la rencontre entre le maître gnaoua Hamid El Kasri et le Brésilien Carlinhos Brown, figure majeure des musiques afro-brésiliennes, promet un dialogue intense entre deux traditions rythmiques puissantes.
Autre création marquante : Mohamed Montari croise le fer musical avec Badume’s Band et la chanteuse éthiopienne Selamnesh Zéméné, dans une rencontre entre Maroc et Éthiopie où les héritages africains se répondent. Dans un autre registre, Mehdi Qamoum s’associe au Harlem Spirit of Gospel by Anthony Morgan, pour une fusion portée par la puissance des voix et la spiritualité du gospel afro-américain.
Le bassiste camerounais Richard Bona, figure mondiale du jazz contemporain, partagera également la scène avec la chanteuse marocaine Asma Lmnawar, pour des apparitions conjointes qui incarnent la rencontre entre virtuosité jazz et expression pop arabe.
Une scène internationale traversée par les identités et les circulations
La programmation internationale confirme l’ouverture du festival à des univers multiples. La chanteuse libanaise Yasmine Hamdan y apporte sa pop électronique poétique et expérimentale, tandis que le collectif palestinien 47Soul incarne une énergie urbaine hybride mêlant dabké, hip-hop et électro.
La chanteuse Ganavya, entre Inde et États-Unis, propose une approche spirituelle et immersive du chant, à la croisée du jazz et des musiques dévotionnelles. Ces propositions traduisent une même logique : celle d’une musique en mouvement permanent, nourrie par les migrations, les diasporas et les croisements culturels.
La scène marocaine entre héritage et modernité
La scène nationale occupe également une place centrale. Le groupe mythique Oudaden, pilier de la musique amazighe depuis plus de quarante ans, continue de porter la mémoire du Souss sur les scènes internationales. Hoba Hoba Spirit, formation emblématique de Casablanca, incarne quant à elle une modernité musicale marocaine nourrie de rock, reggae et influences gnaoua.
Des projets plus contemporains comme Bob Maghrib, revisite collective de l’héritage de Bob Marley, ou Bnat Louz & Raskas, mêlant ahwach, électronique et création visuelle, illustrent une scène marocaine en pleine hybridation, entre racines profondes et expérimentations actuelles.
Hommage et transmission : la mémoire de Mustapha Baqbou
Moment fort de cette édition, un hommage sera rendu au Maâlem Mustapha Baqbou, figure majeure de la tradition gnaoua disparue en 2025. Porté par Abdeslam Alikkane, Hamza Baqbou, Abdelkebir Merchane et Mohamed Kouyou, ce temps de mémoire collective dépasse le simple hommage pour devenir un acte de transmission, reliant les générations de maâlems autour de l’héritage du guembri et de l’esprit de dialogue musical.
Un festival-laboratoire à ciel ouvert
Avec plus de 460 artistes annoncés, dont 42 maâlems, le Festival Gnaoua 2026 confirme sa singularité : un espace où la scène devient laboratoire, où les identités musicales se rencontrent sans se diluer, et où chaque concert devient une expérience de transformation.
À Essaouira, la musique n’est pas seulement jouée : elle circule, se réinvente et se partage. Une fois encore, la ville-port confirme son statut de capitale mondiale des musiques en mouvement.
3 questions à Abdeslam Alikane, Directeur Artistique du Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira
Le Festival est souvent présenté comme un laboratoire musical. Comment préserver l’authenticité de la tradition tout en encourageant son évolution ?
Le Festival est conçu comme un véritable laboratoire musical où l’évolution de la tagnaouite naît de la rencontre entre artistes, des expériences de scène et des croisements avec des musiques du monde, tout en restant profondément ancrée dans la tradition et le terrain. Cette authenticité est préservée grâce à un travail continu de transmission, de formation et de dialogue avec les Maâlems, qui permet de maintenir le lien entre les dimensions musicales et spirituelles de la tagnaouite. Dans cette dynamique, l’association Yerma Gnaoua joue un rôle central en assurant la préservation du patrimoine, l’accompagnement des Maâlems et l’émergence de nouvelles générations, garantissant ainsi l’équilibre entre héritage et évolution.
Comment le Festival Gnaoua accompagne-t-il l’émergence des jeunes Maâlems tout en préservant la transmission et l’authenticité de la Tagnawite ?
Ce qui marque particulièrement cette édition, c’est l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes Maâlems qui s’affirment désormais sur les grandes scènes du Festival. Héritiers d’un patrimoine porté depuis des décennies par les Maâlems fondateurs, ils ne se contentent plus de perpétuer la tradition : ils la réinventent, en développant des projets artistiques plus audacieux et des fusions musicales de plus en plus abouties. Cette montée en puissance témoigne aussi du niveau atteint aujourd’hui par la Tagnawite, à la fois dans la maîtrise du jeu, la présence scénique et la capacité à dialoguer avec d’autres esthétiques musicales. Le festival accompagne pleinement cette dynamique, en plaçant les Maâlems au cœur de sa programmation tout en préparant activement le relais générationnel, afin d’assurer la continuité vivante et évolutive de cet héritage.
L’un des moments forts de cette édition sera l’hommage rendu à Mustapha Baqbou. Que représentait-il pour la famille Gnaoua ?
Mustapha Baqbou représente une figure absolument exceptionnelle dans l’histoire contemporaine de l’art Gnaoua. C’était un Maâlem d’une dimension rare, dont le parcours, l’expérience, la créativité et la maîtrise artistique ont profondément marqué plusieurs générations.
Il faisait partie de cette catégorie de grands maîtres qui laissent une empreinte indélébile. Bien sûr, les Maâlems sont nombreux et la tradition Gnaoua continue de produire de grands artistes, mais certaines personnalités possèdent une combinaison unique de savoir-faire, de sens artistique, d’expérience et de présence. Mustapha Baqbou faisait incontestablement partie de cette trempe-là.
Comme dans d’autres univers artistiques, certaines figures demeurent des références historiques qui traversent les générations. Son nom appartient à cette catégorie de grands artistes dont l’héritage reste inscrit durablement dans la mémoire collective.
LNT
