Les ombres chinoises

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Tout y est : le décor médiatique, les rebondissements quotidiens, le suspense soigneusement entretenu. Depuis le 28 février, jour où Washington et Tel-Aviv ont frappé conjointement plusieurs villes iraniennes, la séquence se déroule comme un feuilleton à épisodes. Un cessez-le-feu arraché en avril sous médiation pakistanaise, des pourparlers à Islamabad qui capotent, un blocus naval, des annonces répétées d’un accord « largement négocié » sur le détroit d’Ormuz, puis, le 1er juin, une volte-face de Téhéran qui suspend tout et fait flamber le baril. Beaucoup de bruit, mais au bout du compte, rien de stable.

Trump, on le sait, n’est jamais aussi à l’aise que sous les projecteurs. Le Moyen-Orient lui offre la plus vaste des scènes et il en occupe le centre avec l’aisance d’un Monsieur Loyal qui sait que tant que la salle le regarde, elle ne regarde rien d’autre. Or c’est là, exactement, que se niche le tour de passe-passe.

Car pendant que les caméras fixent Téhéran, Israël avance, méthodiquement, là où il le peut réellement. Au Liban, l’armée israélienne a franchi le Litani, cette ligne qui faisait jusqu’ici office de frontière de fait, en prenant le château de Beaufort où son drapeau flotte désormais comme au temps de l’occupation de 1982 à 2000 et a ordonné l’évacuation d’une large partie du Sud. Netanyahou parle de « tournant majeur », en réalité c’est le cessez-le-feu du 17 avril, qui semble définitivement enterré. Alors, la France a bien obtenu le 1er juin, une réunion en urgence du Conseil de sécurité, mais comme d’habitude, on y a constaté, déploré, condamné, puis chacun est rentré chez soi, sans que la situation sur le terrain ne bouge d’un iota.

À Gaza, la même partition se joue en sourdine. Six mois après l’accord d’octobre, on vit toujours dans cet entre-deux suspendu, ni guerre officielle ni paix concrète, pendant que l’armée israélienne contrôle désormais plus de la moitié de l’enclave. Le bilan a pourtant depuis longtemps dépassé l’entendement : près de 73 000 morts, dont plus de vingt mille enfants… Mais ces chiffres-là ne font plus l’ouverture des journaux ni la une des stories Instagram. Ils ont le tort de ne plus être nouveaux, et nos algorithmes, on le sait, n’aiment que ce qui vient de surgir.

C’est aussi dans ce décor qu’a filtré la rumeur d’un échange téléphonique houleux entre les Donald et Bibi. Trump aurait, dit-on, perdu son sang-froid, sommé Netanyahou de cesser son escalade libanaise, et lâché quelques amabilités dont la presse américaine s’est aussitôt régalée. L’entourage du Premier ministre israélien a démenti la forme tout en concédant un appel « tendu ». Prenons donc l’information pour ce qu’elle est, une rumeur, mais constatons qu’il y a rarement de fumée sans feu puisque dans la foulée de cet appel, Israël a quand même renoncé à frapper Beyrouth mais a maintenu, sans broncher, son avancée au sol.

C’est d’ailleurs le véritable enseignement qui révèle l’envers du décor de cette grande mascarade. Lorsque le président de la première puissance mondiale doit téléphoner pour tenter de retenir son allié, et se satisfaire qu’on lui abandonne un symbole pour mieux conserver l’essentiel, la question de savoir qui mène la danse est tranchée. Ce n’est pas Washington qui dicte le tempo à Tel-Aviv ; c’est bel et bien l’inverse, et l’Amérique court derrière, occupée à éteindre les incendies pour préserver sa propre négociation iranienne.

Si par hasard la scène entre les deux hommes est avérée, elle confortera au moins ceux qui, jusque dans le camp des alliés naturels d’Israël, estiment que la politique de Netanyahou abîme durablement l’image du pays dans les opinions du monde. Et qu’il pousse le curseur d’autant plus loin que sa survie politique en dépend puisque la Knesset vient de voter en première lecture, par cent six voix sans une seule opposition, sa propre dissolution, ouvrant la voie à des élections dès l’automne. Quand on sait que le procès pour corruption de Netanyahou, est repoussé de séance en séance au nom des « obligations de guerre », plus de doute, la guerre n’est pas seulement une affaire de sécurité collective mais bien une affaire personnelle pour Bibi.

Au fond, partout, le même mécanisme est à l’œuvre : le spectacle est intense, l’action dérisoire. C’est le théâtre russo-ukrainien, une guerre d’usure où chacun avance d’un pas et recule de l’autre sans que la communauté internationale, ni même l’Europe, ne pèse sur quoi que ce soit. C’est l’ONU réduite à dresser des procès-verbaux et des condamnations qui s’évaporent à peine prononcées.

C’est l’Amérique qui se déleste de l’Europe avec méthode avec un secrétaire général de l’OTAN qui invite poliment le vieux continent à « assumer un plus grand rôle ». Une manière bien diplomatique de lui signifier qu’il devra, désormais, apprendre à se défendre seul.

Quant à la Chine, on la dit silencieuse, mais elle est surtout attentive. Elle observe ce que chacun s’autorise, en prend acte comme d’une norme nouvelle, et se l’applique sans le moindre complexe. Quelques jours à peine après avoir reçu Trump en grande pompe, Xi Jinping déroulait le tapis rouge à Vladimir Poutine avec une vingtaine d’accords signés et une condamnation commune du bouclier antimissile américain. Recevoir l’un puis l’autre dans le même souffle, sans jamais choisir, c’est avoir compris avant tout le monde qu’il n’y a plus de camp, seulement des rapports de force, et l’art de s’y tailler la meilleure place. De quoi rendre Lao-Tseu fier.

Pour finir sur ce côté du globe, un proverbe que l’on prête à Confucius dit que lorsque le sage désigne la lune, l’imbécile regarde le doigt. Eh bien, depuis des mois, on nous montre l’Iran du doigt, et nous regardons le doigt. Pendant ce temps, la lune se lève sur un monde où le droit ne pèse plus rien, où la force a recouvré tous les siens, et où les cartes se redessinent à l’abri des projecteurs, en ombres chinoises.

 

Zouhair Yata

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