Les conflits mondiaux guerres et autres foyens de tensions causent des dysfonctionnements économiques, financiers et monétaires. Quand le niveau des monnaies n’est plus maitrisé ni maitrisable les troubles économiques s’installent, créant une crise qui devient structurelle. Certes, toutes les économies ne sont pas touchées de la même façon ni au même niveau. Et les acteurs engagés dans la guerre ne sont pas forcément les premiers ni les plus touchés. En effet, dès le premier semestre 2025, la volatilité des devises s’est accentuée créant une fébrilité des monnaies sur les marchés où EUR/USD, GBP/USD, USD/CAD évoluent depuis dans des rangs serrés. Tout choc géopolitique ou macro-économique déclenche des mouvements rapides sur leurs valeurs. Les moteurs de cette fébrilité en 2025-2026 tiennent au choc énergétique lequel est causé par les discordes géopolitiques. Tout particulièrement, la crise du détroit d’Ormuz depuis février 2026 a causé un stress général.
Ainsi, 29 devises africaines ont chuté depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Si les exportateurs d’énergie comme le Nigeria, l’Angola profitent d’un prix du baril supérieur à 100 $, les importateurs comme le Kenya, l’Égypte ou le Ghana subissent durement le choc.
D’autant que les fondamentaux de leurs économies étaient déjà détériorés, avec un déficit budgétaire de taille et un niveau de dette budgétaire élevé, une inflation en hausse et une dégradation de l’emploi. Dans cette situation, la politique monétaire des banques centrales ne joue plus son rôle de stabilisateur face à l’inflation, comme la Fed qui est passée d’une volonté d’assouplissement au resserrement pour 2026, à cause de l’inflation à 3.8% en avril 2026. En conséquence, sachant que le marché des devises réagit plus aux attentes de taux qu’aux décisions elles-mêmes, l’euro a chuté à 1.1617$ et le dollar a perdu 9.4% en 2025, la plus forte baisse depuis 2017 à cause d’un déficit budgétaire américain à 2 000 Mds$ en 2025 et une dette publique à 30 000 Mds$.
En conséquence, certaines entreprises aux USA comme Amazon, McDonald’s, Coca-Cola subissent des pertes de change colossales de +2 Mds$ alors que les pays en développement sont très impactés par la volatilité financière sur les marchés de capitaux qui influence le commerce et l’économie réelle faisant de la gestion du risque de change une priorité.
Tant que le détroit d’Ormuz reste fermé, que le choc politique persistera et que le pétrole flambe, la volatilité des monnaies continuera depuis le pic d’avril 2025.
Parmi les monnaies les plus touchées par la fébrilité en 2025-2026, il y a les perdantes, celles des pays importateurs d’énergie et qui de plus ont une dette élevée, des déficits commerciaux et budgétaires importants, des réserves de change faibles, une dépendance au gaz, au tourisme comme le Shilling kényan, le Birr éthiopien et la Livre égyptienne qui sont menacées de dévaluation sous la pression des prix du pétrole. A l’opposé, les monnaies gagnantes sont celles des pays exportateurs comme le Brésil ou le Canada, la Norvège et l’Australie.
Dans ce contexte mondial le Dirham marocain est protégé structurellement par le régime de change, mais n’est pas immunisé. Le premier moteur de sa protection en 2026 repose sur la divergence énergétique qui agit entre les exportateurs et les importateurs.
L’EUR/MAD varie entre 10,72 et 10,85 en mai 2026 dans les eaux de sa moyenne annuelle de 10,81 MAD pour 1 EUR. Le dirham ne connait pas de chute, contrairement à d’autres monnaies de pays émergents.
Les soutiens du dirham sont d’abord les réserves de changes du pays qui dépassent les 350 milliards de dirhams soit 6 mais d’importations quand le FMI n’en exige pour la stabilité financière du pays que 3 mois, et la politique de change de Bank Al Maghrib, pour lisser les chocs et soutenir le dirham. Mais aussi des entrées de devises grâce au tourisme, les transferts MRE ou les exportations automobile et aéronautique.
Toutefois, le dirham subit les mêmes facteurs de pression que le reste du monde notamment les prix du pétrole et du blé importés en dollars. Au Maroc aussi, la guerre au Moyen-Orient fait monter la facture énergétique et alimentaire. Et, quand les investisseurs penchent vers le dollar, le MAD subit comme toutes les devises émergentes.
La question qui se pose est de savoir si le passage à un régime de change flexible d’ici 2026 tel que prévu par la réforme de change en perspective peut-il constituer une meilleure défense du dirham. La bande de fluctuation est déjà à ±5% contre ±2,5% en 2018 mais dans la conjoncture actuelle les mouvements pourraient s’amplifier.
Les mesures de soutien du dirham par Bank Al-Maghrib face à la fébrilité des devises reposent sur 4 autres leviers tout autant importants. Il s’agit de son intervention ciblée sur le marché interbancaire des changes. En effet, BAM n’intervient plus quotidiennement depuis 2024, le marché interbancaire fonctionnant seul dans la bande ±5%.
Mais, elle garde la main pour lisser les mouvements brutaux : si le MAD chute de 3% en 2 jours à cause d’un choc pétrolier, BAM vend des dollars pour freiner la dépréciation,
éviter les effets d’entraînement et couper les mouvements spéculatifs qui s’auto-amplifient. C’est une intervention « au coup par coup », pas une défense du cours à tout prix.
Globalement, quand la demande de dollars explose, BAM vend une partie de ses réserves pour fournir la liquidité et éviter un décrochage du MAD. Si le choc dure, BAM laisse le MAD glisser vers la borne basse de -5% pour préserver les réserves. Les réserves sont d’ailleurs jugées « stabilisées » par BAM en 2025, ce qui lui donne de la marge.
Ainsi, BAM a gardé un biais prudent en 2025-2026 pour éviter que la fébrilité externe ne se transforme en inflation importée. Conclusion, le dirham est stable mais surveillé et Bank Al-Maghrib veut éviter une dévaluation brutale avant le flottement complet. Pour les particuliers, la stratégie est de changer quand le taux est dans la fourchette haute.
En bref, BAM ne laisse pas le marché 100% libre, elle a des outils ad hoc pour y intervenir notamment le fait que les exportateurs doivent ramener une partie de leurs devises au Maroc. Cela crée un flux structurel de $ et € qui soutient l’offre.
Elle permet un encadrement par les produits dérivés : les forwards et swaps sont autorisés, mais les positions spéculatives pures sont limitées et elle contrôle l’exposition des banques au risque de change pour éviter une crise de liquidité en devises.
Selon le gouverneur Abdellatif Jouahri, «la réforme de change est bel et bien là, mais le tissu économique n’est pas prêt pour un flottement total », il évite les anticipations de dévaluation brutale qui alimentent la fébrilité. Résultat en pleine crise mondiale, le dirham a été une des devises émergentes les plus stables, dans la limite cependant que BAM ne peut pas aller contre un choc durable. Si le pétrole reste supérieur à 100$ sur plus de 12 mois, les conséquences seront forcément plus importantes.
Afifa Dassouli