Des moutons et des chèvres

moutons édito

L’année dernière, une décision rare avait été prise. L’Aïd El Kebir, ce rituel central de notre identité religieuse et sociale, ce moment de communion familiale et de transmission générationnelle, avait été suspendu pour préserver un cheptel épuisé par sept années de sécheresse. La mesure, courageuse et lucide, avait été comprise par la grande majorité de nos compatriotes. Parce qu’au-delà du rite, il y avait l’évidence d’un patrimoine animal à protéger, sans quoi c’est le rituel lui-même qui finirait par disparaître à moyen terme.

Cette année, le contexte a heureusement changé. La pluviométrie a été exceptionnelle, les nappes phréatiques se reconstituent, l’élevage retrouve un peu d’air et les troupeaux pâturent à nouveau. On pouvait donc raisonnablement s’attendre à ce que les prix se détendent, à défaut de baisser franchement. Après tout, la loi de l’offre et de la demande, qu’on nous récite à longueur de chroniques économiques, supposait logiquement que la sortie de crise se traduise par un soulagement pour le portefeuille des ménages.

Loin s’en faut, les prix flambent, malgré les dires du ministre de l’agriculture qui prétend avoir des preuves que le mouton s’achète dès 1 000 dirhams. Les éleveurs invoquent la cherté du fourrage, les intermédiaires accusent la spéculation, les bouchers haussent les épaules et le consommateur, lui, paie. Et il paie souvent au prix fort, parce qu’un mouton qui s’affichait autrefois à quelques milliers de dirhams en frôle aujourd’hui le double, voire davantage selon la corpulence et le calendrier de l’acheteur. Pour les ménages aisés, c’est une contrariété budgétaire. Pour les ménages modestes, c’est un véritable arbitrage entre le rite et le reste, entre la dignité religieuse et la fin du mois.

Ce paradoxe pose une question simple, mais qu’on évite soigneusement de formuler. Pourquoi l’État, qui sait subventionner le gaz butane, l’huile de table, la farine et le sucre pour préserver le pouvoir d’achat des plus vulnérables, ne pourrait-il pas envisager un mécanisme similaire, ne serait-ce que ciblé, pour le mouton de l’Aïd ? La question n’est pas de remettre en cause les arbitrages de la Caisse de compensation, qui répondent à des logiques économiques et sociales bien établies. Elle est de comprendre pourquoi un rite aussi structurant pour la cohésion nationale est laissé entièrement à la merci du marché et de ses dérives.

Car il faut bien le dire, la spéculation est omniprésente. Des intermédiaires apparaissent à chaque étape de la chaîne, gonflent les marges et imposent leurs prix à un consommateur en position de faiblesse parce que pris par l’urgence du calendrier et la pression sociale. Personne ne veut être le voisin, le frère ou le père qui rate son Aïd. Et c’est précisément cette inélasticité émotionnelle de la demande qui est exploitée sans vergogne. Plus on s’approche du jour J, plus le citoyen lambda se retrouve coincé entre la tradition et la calculette.

Et puis il y a la dimension territoriale, qu’on ne peut pas ignorer. Dans le monde rural, le mouton est une affaire de proximité, d’élevage familial, parfois même d’autoconsommation. Dans le monde urbain, et particulièrement dans les grandes métropoles, c’est une transaction de marché, soumise à toutes les distorsions de la chaîne logistique. Or c’est précisément dans ces villes que se concentrent les ménages modestes pour qui ces dépenses pèsent le plus lourd. La fracture territoriale épouse ainsi la fracture sociale, et l’Aïd, censé rassembler, finit par révéler nos inégalités.

Alors que faire ? On peut continuer comme cela, en haussant les épaules et en se résignant à ce que chaque année se ressemble. Ou on peut prendre cette question au sérieux, en réfléchissant à des mécanismes d’encadrement des prix pendant la période sensible, en luttant contre la multiplication des intermédiaires inutiles, en soutenant directement les éleveurs sans laisser les marges intermédiaires s’envoler, et pourquoi pas en imaginant un dispositif de soutien ciblé pour les familles les plus modestes. D’autres pays musulmans l’ont fait à des échelles diverses. Il ne s’agit pas d’inventer la poudre, il s’agit d’avoir la volonté politique de poser le problème.

Au-delà de l’anecdote saisonnière, il y a donc là un vrai sujet de gouvernance, d’équité et de cohésion sociale. La fête religieuse ne peut pas devenir un marqueur d’inégalité supplémentaire. Elle ne peut pas non plus être l’occasion d’un enrichissement opportuniste sur le dos des plus fragiles. Et elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules collectif suivi d’un communiqué technique sur la disponibilité du cheptel.

Parce que ce qui reste en définitive, c’est la désagréable impression d’avoir été pris, une fois encore, pour des chèvres.

Zouhair Yata

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