Arts

Entretien avec Yasmine Laraqui : « Nous vivons déjà dans un monde post-privacy »

yasmine laraqui

Propos recueillis par Selim Benabdelkhalek

Autrice, artiste pluridisciplinaire et fondatrice d’un studio créatif à Casablanca, Yasmine Laraqui développe une œuvre à la croisée de la fiction spéculative, des arts visuels et des nouveaux médias. À travers ses romans Mental et Immersions, comme dans sa pratique curatoriale, elle interroge les mutations contemporaines de l’intimité, les nouvelles formes de surveillance et l’emprise croissante des technologies sur les identités individuelles et collectives. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, son rapport à la création et sa lecture critique d’un monde où la frontière entre humain, machine et pouvoir devient de plus en plus poreuse.

Votre parcours traverse les arts visuels, l’écriture, la curation, les nouveaux médias et aujourd’hui la fiction speculative. Comment ces pratiques dialoguent-elles entre elles dans votre travail ?

Yasmine Laraqui : L’écriture est le fil conducteur de toutes ces initiatives. À l’époque du lycée, et plus tard pendant mes études, je posais des mots maladroits sur des situations que je n’avais pas la maturité d’aborder.

Les choses ont évolué quand je me suis mise à organiser des expositions pour des artistes nationaux et internationaux en essayant de trouver un dénominateur commun au delà de leur parcours, classe sociale ou pratique, esthétique ou philosophique, à leurs interventions.

Le commissariat enrichit l’écriture parce qu’il ouvre à de nouveaux univers artistiques, souvent atypiques et engagés, parfois loins de nos propres idées. Concernant mes sujets d’intérêt, ma thèse questionnait l’impact émotionnel des images de guerres à l’heure de la société mondialisée post-spectaculaire. C’était en 2014 et j’abordais déjà cette idée de flood visuel qui en absorbe le sens.

Les nouveaux médias m’ont permis de questionner la médiation par le medium, en engageant les spectateurs dans la création d’un sens collectif, critique ou purement émotionnel.

J’ai ouvert une galerie et ai mis ma pratique de coté en 2017, puis je me suis remise à créer post Covid.

Et enfin la fiction speculative est arrivée naturellement, comme le projet en gestation depuis le lycée et mes premiers écrits.

Vous explorez depuis longtemps les rapports entre intimité, surveillance et pouvoir. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire de ces tensions un axe central de votre œuvre ?

Lorsque j’ai commencé, il s’agissait surtout d’aborder ces sujets de façon macro, c’était le début des réseaux sociaux, nos habitudes ne s’ancraient pas encore dans l’exhibition du futile, du banal, ou médiocre. C’est l’avènement de l’amateurisme, depuis que nos téléphones disposent d’une caméra, qui nous a mené à cette évolution des mentalités – phénomène sociologique évident pour les pays Occidentaux et, quelque peu imposé par mimétisme et/ou révolution digitale, pour les sociétés mondialisées (qui entendent participer à l’énorme marché que constitue la marchandisation de nos émotions).

Mes premiers travaux questionnaient le voyeurisme dans un monde de bloggers, la génération Y, les premiers utilisateurs de Facebook et ceux pour qui Instagram incarnerait l’application du changement de l’habitus social.

Puis il ya eu les Kardashians, des écoles de marketers digitaux à n’en plus finir, la naissance des influenceurs, TikTok et – surtout – l’émergence de la gen Z pour qui la normalisation des 15 minutes de célébrité de Warhol semble être une lapalissade.

Alors c’est vrai qu’en écrivant cette saga, je ne me suis pas vraiment posée la question du voyeur versus exhibitionniste, mais plutôt celle de l’espionnage politique et industriel. Si tout individu a le droit de raconter sa vie via une ribambelle de plateformes et trouver sa communauté et ses “followers” – quid des nouvelles pratiques de nos officiels ?

Dans le livre, Omnia, une agent secret qui doit démanteler un réseau de trafic humain, prend différentes couvertures, actrice, journaliste, entrepreneur etc. Et une des difficultés qu’elle devra affronter est une campagne de diffamation et de harcèlement sexuel en ligne qui vise une de ces couvertures.

Alors, en effet, ici, on parle de scandale sexuel qui vise à discréditer une personnalité qui devient dérangeante parce que trop curieuse. En ce sens, la vie privée devient un instrument de chantage et sa perte représente une perte de pouvoir.

Maintenant, les mentalités évoluent, la honte n’est plus forcément du coté de la personne qui a subi un vol d’images ou une campagne de deep fakes, mais les repercussions psychologiques restent très lourdes pour les victimes.

Donc, nous parlons d’un monde post-privacy, ou la notion d’intimité n’a plus vraiment de valeur. Les gens sont blasés, ils ne se soucient plus de la santé mentale des profiles qu’ils font défiler – nous avons quelque part déshumaniser nos interactions et je ne pense pas que l’on puisse faire marche arrière.

“We live in public” est une expérience sociale menée par Josh Harris, un entrepreneur du net en 1999, c’était bien avant les réseaux et la télé-réalité. Il a invité des gens à vivre ensemble avec des caméras partout, ils ont tous pété des plombs, sa femme l’a quitté et il a tout perdu. Bon, aujourd’hui, on est un peu tous dans la télé-réalité avec nos reels et nos tiktoks, et on sait tous qu’on est traqué avec nos smartphones, c’est pas pour autant qu’on retourne aux burners.

Vous abordez les dérives techno-biologiques de l’identité. Selon vous, comment l’IA, la donnée et les biotechnologies redéfinissent-elles déjà la notion de sujet ?

Je pense que nous sommes tous en quelque sorte déjà des mutants et cyborgs. Le biohacking est devenu une pratique courante et notre métabolisme a déjà été altéré par ce qui est ultra-processed, les micro-plastiques et autres.

Certaines personnes par exemple, abusent de drogues pour l’ultra performance (Maxing), ou les insomnies, ou les deux et n’en sentent plus les effets, ils sont biologiquement modifiés. Mais sans en arriver là, et sans entrer dans les théories complotistes de la Covid, nous pouvons affirmer avec confiance que notre métabolisme n’est pas le même qu’il y a 40 ans, nous avons muté.

De la même façon, nos exercices cérébraux ont changé, nous sommes des cyborgs dans la mesure où nous avons accepté de ne plus penser sans la machine. Ce qui m’inquiète, c’est que nous ne remplaçons pas ce qui a attrait à la mémoire par exemple – nous n’apprenons plus les numéros de téléphone et lisons de moins en moins. Il a été démontré qu’entrainer son cerveau à écrire, lire, apprendre ou calculer, réduit les chances d’Alzheimer.

Dans la saga, les choses sont un peu plus sombres, nous sommes déjà dans un monde dans lequel la puce cérébrale est normalisée et évidemment le hacking de données cérébrales est monnaie courante.

Les mafias de trafic humain utilisent ces technologies, de même que des surdoses de GHB pour manipuler leurs proies à distance.

J’aborde aussi les armes électromagnétiques et les effets qu’elles pourraient avoir utilisées en conjonction avec la mécanique quantique – les avancées prouvent qu’on serait en mesure d’écraser une personne à distance en créant un masse électromagnétique suffisamment puissante pour faire peser et diriger ce vide à charge électrique vers une proie. Enfin, tout ça c’est de la vulgarisation.

Mon point de vue est que nous sommes déjà des mutants – cyborgs dans leur forme préliminaire.

La notion de sujet n’en est qu’exacerber dans la mesure où nous sommes assujettis à toute sorte de dépendance techno et ou biologique qui définissent dorénavant une appartenance communautaire en quelque sorte. L’individu n’est pas forcément plus assujetti à la communauté qu’il ne l’est à la machine qui lui permet de s’en revendiquer. Alors quid de la notion d’identité connectée qui déduit par défaut de format nos individualités ?

L’art peut-il encore produire une critique effective des structures de pouvoir, ou est-il de plus en plus absorbé par les logiques de marché qu’il prétend contester ?

Je pense qu’il est absorbé par les logiques de marché. Je suppose que cette question réfère à l’art dit engagé. Il y a quelques voix critiques mais celles-ci bénéficient elles-mêmes d’une forme de pouvoir – tout ceci est performatif.

Sans structure bien ancrée dans le système, qu’elle soit réactionnaire ou dans la retenue, les artistes ne pourraient capitaliser sur leurs oeuvres que par un processus que beaucoup jugent encore amateur – les galeries et les institutions restent les porteurs d’autorité, de légitimité. Et ce, même à l’ère de l’auto-promotion éhontée.

Beaucoup d’artistes digitaux, ou autres pendant le court buzz des Nfts, ont pensé que ça anéantirait la nécessité de la physicalité de l’espace d’art.

Il s’est avéré que les galeries et musées se sont dotés de sites avec visites virtuelles, que les ventes aux enchères n’ont jamais mieux marché que pendant Covid et que malgré tout, les artistes traditionnels n’ont pas pu switcher de leur galeriste aux ventes directes via plateformes connectées.

L’art pour l’art est initialement une idée très sombre parce qu’elle veut justifier l’idée de l’artiste anti-capitaliste et peu ambitieux. J’ai envie d’en faire un abus de language – l’art pour l’art est devenu possible pour les artistes entrepreneurs dont le compte en banque le permet. Mais on ne parle plus de technicité, seulement de génie performatif et d’un peu de culte de la personnalité.

Les gens font de l’art pour la reconnaissance, pour laisser une trace de leur vécu aux générations présentes et à venir. Mais voyez-vous, si on juge des effets de mode et de l’absurdité de l’art contemporain au fil de son histoire – force est de constater que le marché promeut l’antithèse de l’art engagé. Je dirai que ceux qui en font, sont les nouveaux acteurs, pays émergeants ou minorités; parce qu’ils sont dans l’obligation de se positionner de façon critique dans un marché occidental, (devenu mondial) qui les avait fétichisé jusque là.

Pour en revenir aux 15 minutes de Warhol, dont je parlais plus haut, elles ont aussi décomplexé l’idée de l’art pour l’argent.

Après tout, gagner sa vie en tant qu’artiste est un art en soit; il faut aujourd’hui être dans la speculation financière, la communication, l’événementiel et la mode en même temps.

À travers Yasmine Laraqui Studio, vous développez des projets immersifs. Que permettent les formats immersifs que le livre ou l’exposition ne permettent pas ?

Je n’avais pas mis le site à jour, my bad. Yasmine Laraqui studio propose désormais trois branches – une petite résidence artistique à Mers Sultan, un studio de production et photo à la location à Palmier et un lieu d’exposition pour les artistes avec lesquels nous travaillons.

Mais pour répondre, les livres et les expositions sont immersives aussi. En tant que commissaire, j’aime jouer avec des pièces interactives, sonores, ou des installations videos et les faire interagir.

Quant à mon second livre, il s’appelle immersions.

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