Entretien avec Malika Slaoui, éditrice : « Raconter les scènes créatives africaines depuis l’intérieur »
À travers la collection Nid d’artistes, dont le quatrième volume consacré à Cotonou a été primé au Salon du livre africain de Paris, Malika Slaoui développe un projet éditorial singulier, à la croisée du livre d’art, de la mémoire vivante et du récit urbain. De Casablanca à Dakar, d’Abidjan à Cotonou, son travail interroge les dynamiques créatives africaines, la souveraineté des récits culturels et la nécessité de documenter, depuis le continent, des scènes artistiques en pleine recomposition. Dans cet entretien, l’éditrice revient sur la genèse de cette collection, sa portée intellectuelle et politique, ainsi que sur les mutations qui traversent aujourd’hui les écosystèmes culturels africains.
La collection « Nid d’artistes » s’inscrit aujourd’hui comme un projet majeur à l’échelle du continent. Pourriez-vous revenir sur la genèse de cette initiative ?
Malika Slaoui : Tout est parti d’un constat simple : les scènes créatives africaines ont toujours eu une créativité extraordinaire avec des artistes qui inventent, qui expérimentent et qui transforment leurs villes mais qui restaient peu visibles dans l’édition d’art internationale. Je voulais donc créer un espace éditorial de dialogue et d’échanges , à l’intersection du livre d’art, du patrimoine vivant et de la scène créative contemporaine— pas un regard extérieur porté sur elles, mais avec un parti pris de raconter ces scènes depuis l’intérieur. Le premier volume consacré à Casablanca a été une sorte de laboratoire. Quand il a trouvé son public, j’ai compris qu’il y avait là un vrai projet de collection, ville après ville
Qu’est-ce qui distingue fondamentalement « Nid d’artistes » d’autres projets éditoriaux consacrés à l’Afrique ?
Le parti pris est éditorial autant qu’éthique. Chaque volume est co-construit avec des auteurs, des photographes et des interlocuteurs ancrés dans la ville concernée. Fruit d’une longue immersion de plusieurs mois, c’est ce qui permet d’aller chercher et de comprendre comment les artistes et les penseurs travaillent, quelles sont leurs références leurs frustrations et leurs espoirs, ce qui permet de construire peu à peu une archive vivante du présent. La ville dicte son rythme, ses figures, ses angles. Ce qui en résulte, c’est une collection cohérente dans sa forme mais singulière dans chaque opus — ce qui est, je crois, exactement ce que méritent ces scènes.
Pendant trop longtemps, les récits sur la création africaine ont été produits depuis l’extérieur, avec toute la bienveillance du monde, parfois, mais avec un regard qui restait celui de l’autre. Or les artistes que nous documentons ont une histoire, une généalogie, des références qui leur sont propres. Les laisser se dire eux-mêmes, dans une langue et une forme exigeantes, c’est un acte éditorial mais c’est aussi un acte politique, au sens noble du terme.
À travers ces ouvrages, vous donnez à voir des scènes artistiques en pleine effervescence. Comment décririez-vous aujourd’hui cette dynamique à l’échelle du continent ?
Ce qui me frappe, c’est la confiance. Une génération d’artistes africains travaille aujourd’hui sans complexe vis-à-vis des centres historiques de l’art mondial, pas dans l’indifférence, mais dans une souveraineté nouvelle. Ils dialoguent avec Lagos, Kinshasa, Dakar autant qu’avec Paris ou New York. Et cette circulation intra-africaine est quelque chose de réellement nouveau, de structurant. La collection Nid d’artistes essaie précisément de cartographier cette géographie vivante.
Le quatrième opus consacré à Cotonou a reçu le Prix du plus beau livre africain au Salon du livre africain de Paris. Est-ce que cette reconnaissance internationale change la perception du projet, notamment à l’échelle du continent ?
Ce prix compte énormément, non pas pour ce qu’il dit de nous, mais pour ce qu’il dit du projet dans son ensemble. Cotonou est une ville que beaucoup, en dehors de l’Afrique de l’Ouest, auraient du mal à situer sur une carte, et c’est précisément ce volume-là qui a été distingué. C’est un signal fort : la qualité d’une scène artistique ne se mesure pas à la notoriété internationale d’une ville. Sur le continent, la réception a été très touchante. J’ai reçu des messages d’artistes, de directeurs d’institutions culturelles, de lecteurs qui m’ont dit que voir Cotonou ainsi célébré leur avait fait quelque chose. Ce genre de retour, c’est ce qui donne sens à tout le reste. Et d’une certaine façon, ce prix nous oblige : il confirme que la démarche est juste, et qu’il faut continuer avec la même exigence pour les volumes à venir — à commencer par Kinshasa. À travers ces ouvrages, vous donnez à voir des scènes artistiques en pleine effervescence.
Comment décririez-vous aujourd’hui cette dynamique à l’échelle du continent ?
Ce qui me frappe, c’est l’accélération. Quand j’ai commencé à travailler sur le premier volume casablancais, il y avait une énergie réelle mais encore dispersée, peu structurée. Aujourd’hui, de Dakar à Kinshasa en passant par Abidjan ou Cotonou, on observe une génération d’artistes qui ont une conscience très aiguë de leur place dans l’histoire de l’art mondial pas seulement africain. Ils dialoguent avec les grandes institutions internationales, ils exposent à Venise, à Bâle, à Paris, mais ils continuent à travailler depuis leurs villes, depuis leurs continents, et c’est précisément cet ancrage qui donne à leur travail sa singularité et sa force. Les scènes locales se sont densifiées, les galeries se sont multipliées, les collectionneurs africains ont émergé. On assiste à quelque chose d’historique, et je mesure chaque jour la chance que j’ai d’en être la témoin et, je l’espère, une petite partie de la mémoire.
Propos recueillis par Selim Benabdelkhalek
