SIAM 2026 : De la terre à l’assiette, le Maroc face à son miroir
Il y a un an, l’Aïd Al Adha, fête cardinale dans l’imaginaire et le calendrier du Royaume, avait été, pour la première fois depuis des décennies, invité à ne pas se tenir. Pas annulé au sens liturgique bien entendu, mais suspendu dans sa dimension sacrificielle par souci de préservation du cheptel national, éreinté par sept années consécutives de sécheresse. Ce geste, sobre dans sa forme mais retentissant dans son sens, disait l’essentiel. Quand les sols se craquèlent, quand les parcours se vident, quand les éleveurs bradent leurs troupeaux faute de fourrage, aucune tradition, aussi enracinée soit-elle, n’est à l’abri du réel.
Un an plus tard, le Salon International de l’Agriculture au Maroc s’ouvre à Meknès du 20 au 28 avril et choisit, précisément, de mettre la production animale au cœur de sa dix-huitième édition. Le symbole ne doit rien au hasard. Placer l’animal au centre du récit agricole national, l’année même où le rite sacrificiel reprend ses droits sous des pluies enfin généreuses, c’est assumer publiquement que ce qui s’est joué l’an passé n’était pas un épisode mais un avertissement.
Car il a effectivement plu, beaucoup plu. Parfois même trop, comme en témoignent les crues qui ont frappé le nord-ouest du pays et contraint à des évacuations massives. Mais qu’importe, hamdoullah, les barrages se remplissent, les parcours reverdissent, les fourrages repoussent et, mécaniquement, la filière élevage respire. Les prix de l’alimentation animale, longtemps suspendus aux cours mondiaux et aux importations de tourteaux, desserrent leur étreinte. Les éleveurs reconstituent doucement leurs cheptels. Les ménages retrouvent un pouvoir d’achat moins écorné sur le rayon des viandes. Objectivement, la conjoncture est plus douce qu’elle ne l’a été depuis longtemps.
Mais, comme souvent, c’est dans les embellies qu’il faut justement se méfier des fausses pistes. Parce qu’une bonne saison des pluies ne fait pas une politique agricole, de la même manière qu’une hirondelle ne fait pas le printemps. Et que confondre un rebond conjoncturel avec une sortie de crise structurelle serait la pire des lectures possibles de ce que le pays vient de traverser.
En liant durabilité de la production animale et souveraineté alimentaire, cette édition 2026 dit tout haut ce que les sept dernières années ont imprimé dans les esprits, à savoir que notre dépendance aux intrants importés, qu’il s’agisse des matières premières pour l’alimentation du bétail, des semences, des engrais ou de l’énergie qui les produit, constitue désormais une vulnérabilité stratégique majeure. Et que cette vulnérabilité n’est plus seulement économique, elle est géopolitique.
C’est là que le raisonnement prend une autre dimension. Parce que dans le monde qui se dessine sous nos yeux, la souveraineté alimentaire n’existe plus comme un concept autonome. Elle est devenue l’autre face d’une même pièce dont le revers est la souveraineté énergétique. Produire son alimentation, c’est produire l’énergie qui fait tourner les tracteurs, qui pompe l’eau d’irrigation, qui fabrique les engrais, qui fait fonctionner les chaînes du froid, qui transporte les récoltes. Déconnecter ces deux dimensions est un luxe que seules les grandes puissances intégrées peuvent encore se permettre, et encore, de moins en moins.
Le choix du Portugal comme invité d’honneur de cette édition est à ce titre moins anecdotique qu’il n’y paraît. Au-delà de la diplomatie des pavillons, Rabat et Lisbonne partagent une réalité agro-climatique commune, celle du stress hydrique chronique, de la variabilité des précipitations et de la nécessité d’adapter les modèles productifs aux secousses du climat. Ce que les deux pays peuvent échanger, ce ne sont pas des postures, ce sont des méthodes éprouvées, que ce soit l’irrigation de précision, la mutualisation coopérative, la valorisation agro-industrielle ou la gestion fine des ressources hydriques. Là où l’Espagne et la France des éditions précédentes apportaient surtout leur échelle, le Portugal apporte une proximité de contrainte, ce qui, paradoxalement, vaut parfois mieux qu’une grande leçon venue du Nord.
Car la souveraineté alimentaire d’un pays se lit d’abord dans ses sols. Et les sols, en 2026, ne se nourrissent plus au hasard. Les besoins d’un sol meknassi ne sont pas ceux d’un sol sénégalais ou indien, et prétendre les traiter avec la même recette était une impasse que l’économie mondiale pouvait tolérer tant que l’énergie et les intrants étaient bon marché. Ce monde-là est derrière nous. La précision agronomique, qui peut sembler technique, est en réalité presque de l’ordre du bon sens. Elle consacre l’idée que chaque hectare compte, que chaque goutte d’eau compte, que chaque gramme d’intrant compte. Dans un pays qui sort de sept années de sécheresse et qui se projette vers une échéance de 2030 lourde d’ambitions, cette culture de la précision vecteur de réussite.
D’autant que l’équation animale, celle-là même qui structure le SIAM 2026, est d’une implacable évidence. La qualité de l’alimentation animale dépend de la qualité des fourrages. La qualité des fourrages dépend de la fertilité des sols. La fertilité des sols dépend de la précision des apports et de la disponibilité de l’eau. Et l’eau, l’énergie pour la mobiliser, les engrais pour enrichir, les capacités industrielles pour les produire localement, tout cela forme une seule et même chaîne, dont aucun maillon ne peut désormais être abandonné à la sous-traitance lointaine sans exposer l’ensemble à un risque systémique.
L’annulation du sacrifice de l’an passé a été, qu’on le veuille ou non, le révélateur brutal de cette équation. Pas parce qu’il a manqué de bêtes à immoler, mais parce qu’il a manqué de quoi les nourrir dignement et durablement. Et personne n’a envie de revivre cela, ni les éleveurs, ni les ménages, ni les autorités qui ont dû prendre la décision difficile de suspendre un rite millénaire.
Le SIAM est, à cet égard, beaucoup plus qu’un salon, c’est un exercice annuel de vérité collective. On y mesure la distance entre les intentions affichées et les trajectoires réelles. On y lit la capacité du pays à articuler ses filières, ses institutions, ses fondations, ses chercheurs, ses coopératives et ses exploitants autour d’une vision commune. Et, cette année plus qu’une autre, on y mesurera la maturité du Maroc à ne pas confondre l’accalmie avec la stabilité.
Parce que le sol, comme la souveraineté, ne se reconstitue jamais aussi vite qu’il ne se dégrade. Et qu’entre une bonne saison et une trajectoire durable, il y a précisément toute la différence qui sépare la chance de la stratégie.
Zouhair Yata
