Entretien avec Badra Hamdaoua et Maÿlis Staub : de la coopération des écosystèmes à l’impact concret dans la tech
En marge du GITEX, Capgemini Maroc a accueilli, le 7 avril, une rencontre stratégique avec la délégation internationale Women in Tech for Future (CCI International). À cette occasion, Badra Hamdaoua, directrice générale de Capgemini au Maroc, et Maÿlis Staub, fondatrice de Pocket Result et vice-présidente de Numeum, reviennent dans cet entretien croisé sur les enjeux de coopération entre écosystèmes et la place des femmes dans la tech.
La Nouvelle Tribune : Au-delà du cadre du GITEX, quelle portée concrète donnez-vous à cette rencontre entre Capgemini au Maroc et Women in Tech for Future ?
Badra Hamdaoua : Au-delà de l’événement lui-même, je vois cette rencontre comme un espace de travail utile, pas simplement comme un moment de visibilité. Ce qui lui donne sa portée concrète, c’est sa capacité à faire dialoguer des dirigeantes issues d’univers complémentaires autour d’enjeux qui ne peuvent plus être traités en silos. Quand on parle aujourd’hui d’intelligence artificielle, de data ou de cybersécurité, on parle en réalité de transformation des modèles, de gouvernance, de confiance et de capacité d’exécution. Ce type de rencontre permet donc de créer des convergences, de faire circuler les expertises et d’ouvrir des coopérations qui peuvent ensuite se traduire en projets, en passerelles de compétences et en opportunités plus tangibles. Pour Capgemini au Maroc, cette rencontre a aussi du sens parce qu’elle s’inscrit dans une continuité. Nous ne partons pas d’un discours théorique sur la place des femmes dans la tech. Nous sommes déjà engagés, au Maroc, dans des dispositifs concrets comme le programme national de marrainage déployé avec le Ministère de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration. Il y a donc, d’un côté, un dialogue international de haut niveau sur les mutations en cours et, de l’autre, une traduction locale très opérationnelle autour de l’accompagnement, de l’employabilité et de l’accès aux métiers du numérique. C’est ce lien entre conversation stratégique et impact de terrain qui, à mes yeux, donne toute sa valeur à cette rencontre.
Maÿlis Staub : Au-delà du salon, l’enjeu est très concret : créer des passerelles utiles entre femmes fondatrices, grands groupes, investisseurs et relais d’internationalisation. #WomenInTechForFuture est une initiative conjointe de Numeum, à travers Nova In Tech, et de la CCI Paris Île-de-France, précisément pensée pour transformer la visibilité en accès marché, en coopérations durables et en opportunités business. Avec l’axe France-Maroc, nous voulons accélérer les connexions entre écosystèmes, favoriser les investissements croisés et ouvrir des perspectives très concrètes de développement entre l’Europe et l’Afrique. Dans un contexte où le Maroc s’affirme comme hub digital du continent, cette rencontre a une vraie portée stratégique.
Les initiatives en faveur du leadership féminin se multiplient dans la tech. Qu’est-ce qui permet aujourd’hui de passer d’une logique d’engagement à des résultats réellement mesurables ?
Badra Hamdaoua : Le passage à des résultats mesurables commence lorsque l’on cesse de considérer le sujet comme un registre d’intention pour le traiter comme un sujet de management. Tant que le sujet du leadership féminin reste cantonné au registre du volontarisme, il produit de la sensibilisation, ce qui est utile, mais cela ne transforme pas durablement les trajectoires. Ce qui fait la différence, c’est l’existence d’objectifs clairs, d’indicateurs suivis dans le temps, d’une responsabilité portée par le leadership et d’une traduction très concrète dans les décisions de recrutement, de promotion, de formation, de mentorat et d’accès aux missions à forte exposition. C’est précisément cette logique qui permet de sortir du déclaratif. Ce qui fait réellement la différence, c’est le moment où la diversité cesse d’être un sujet d’intention pour devenir un sujet d’organisation, de culture et de performance. Chez Capgemini, le groupe a franchi le cap des 40 % de femmes, mais au Maroc, nous avons atteint 50 % de parité. Cela change profondément la nature du sujet. La question n’est plus seulement celle de la représentation, mais celle de l’influence, de l’accès au leadership et de la capacité des femmes à peser sur les décisions, à diriger des équipes et à contribuer pleinement à la transformation de l’entreprise.
Si le Maroc a atteint ce niveau, c’est parce que cette progression repose sur un écosystème favorable, mais aussi sur un travail interne de long terme. Nous avons construit des dispositifs complémentaires qui agissent à plusieurs niveaux. Women@Capgemini constitue un socle culturel essentiel, en donnant de la visibilité, des modèles d’identification et des espaces d’apprentissage entre pairs. Women in Leadership accompagne la montée en responsabilité et renforce le sponsoring des talents féminins. Inclusion Circles permet de faire évoluer les comportements et de travailler concrètement sur les biais. Avec Captivate, nous soutenons aussi les collaboratrices dans des moments de transition comme le retour de congé, en combinant accompagnement, développement des compétences et flexibilité. À cela s’ajoutent des parcours de montée en compétences dans des domaines stratégiques comme l’IA, la data et le cloud, afin de préparer davantage de femmes aux métiers et aux responsabilités qui structureront la prochaine phase de croissance.
Maÿlis Staub : On passe à des résultats quand on sort du symbolique. Il faut suivre des indicateurs concrets : accès aux postes de décision, au business, aux grands comptes, au financement. C’est précisément l’approche de #WomenInTechForFuture : en trois ans, nous avons mené 7 missions exploratoires, généré plus de 500 rendez-vous business et investisseurs, et contribué à des levées de fonds, du chiffre d’affaires réel et des accords commerciaux de plusieurs millions d’euros en cumul.
Quels axes de coopération vous paraissent aujourd’hui prioritaires entre le Maroc et les écosystèmes internationaux dans des domaines comme l’IA, la cybersécurité ou la data ?
Badra Hamdaoua : À mes yeux, la première priorité est de bâtir des coopérations qui articulent vraiment la technologie, les usages et la confiance. On le voit très clairement dans tous les échanges que nous avons eus à Marrakech. L’intelligence artificielle ne peut plus être pensée isolément. Elle dépend de la qualité de la donnée, de la cybersécurité, des cadres de gouvernance et de la capacité à l’ancrer dans des usages sectoriels utiles. La bonne coopération internationale n’est donc pas celle qui juxtapose des expertises, mais celle qui permet de construire des chaînes de valeur complètes, depuis la donnée jusqu’au déploiement sécurisé des solutions. Concrètement, je pense que trois dimensions sont prioritaires. D’abord, les fondations data, parce qu’il n’y a pas d’IA robuste sans qualité, circulation et gouvernance de la donnée. Ensuite, la confiance numérique, avec des approches communes sur la cybersécurité, la gouvernance des modèles et la maîtrise des risques. Enfin, la montée en compétences, parce que les partenariats les plus utiles sont ceux qui créent à la fois de l’innovation et du capital humain. Le Maroc a une vraie carte à jouer s’il continue à positionner ces coopérations sur des cas d’usage à fort impact dans les services publics, l’industrie, la santé, l’eau ou les services financiers. C’est dans cette articulation entre formation des talents, ouverture internationale et exécution sectorielle que se trouvent, selon moi, les coopérations les plus porteuses.
Maÿlis Staub : Je vois quatre priorités.D’abord, la formation et les talents. Il existe déjà des coopérations structurantes entre établissements français et marocains, qu’il faut amplifier. En 2025, 9 accords de partenariat sont recensés entre les établissements de la CCI Paris Île-de-France et des institutions académiques au Maroc. Parmi eux, un partenariat entre ESSEC Business School et l’Université Mohammed V à Rabat, ainsi qu’un partenariat entre HEC Paris et l’Université Mohammed VI Polytechnique, autour de trois programmes d’Executive Education. L’ESSEC dispose par ailleurs d’un Campus Afrique à Rabat depuis 2017. Plus largement, 962 étudiants marocains étaient inscrits en 2025 dans les écoles de la CCI Paris Île-de-France, et 304 étudiants du groupe sont partis au Maroc pour des stages ou expériences professionnalisantes. Cela montre qu’il existe déjà une base réelle pour faire circuler les compétences, les étudiants et les expertises entre nos deux pays. Ensuite, l’internationalisation des entreprises. la CCI Paris Île-de-France membre fondateur de la team France export avec Business France œuvrent très concrètement à créer des ponts entre la France et le Maroc. Numeum accompagne également ses adhérents à l’international avec l’appui, de la Team France Exporte. Numeum porte en parallèle l’initiative Équipe de France du numérique, qui fédère 60 clusters du numérique en France : c’est un levier très concret pour renforcer les connexions business, industrielles et territoriales. Troisièmement, il faut accélérer les coopérations technologiques et économiques. Dans l’IA, la cybersécurité ou la data, l’enjeu est de créer davantage de projets communs entre startups, PME, grands groupes, donneurs d’ordre et investisseurs, avec une logique de co-développement, d’accès marché et d’investissements croisés entre la France et le Maroc. Enfin, il y a un enjeu géopolitique majeur. Le Maroc se positionne comme un hub digital du continent africain. L’axe France-Maroc-Europe-Afrique se renforce donc à la fois sur le plan business, technologique et stratégique. Pour les entreprises françaises, comme pour les talents et les entrepreneures, cette relation peut devenir un accélérateur très concret d’influence, de croissance et de déploiement à l’échelle continentale.
Q’est-ce qui freine encore l’accès des femmes aux postes stratégiques, un enjeu de pipeline, de culture d’entreprise ou de gouvernance ?
Badra Hamdaoua : Je dirais que les trois dimensions se combinent, mais que le vrai sujet apparaît précisément à leur point de rencontre. Le pipeline existe, mais il reste encore trop fragile à certaines étapes clés. La culture d’entreprise progresse, mais elle n’est pas toujours suffisamment transformée pour corriger les biais d’exposition, de reconnaissance ou de promotion. Et la gouvernance, enfin, n’est pas partout assez exigeante pour faire de cette question un objet de pilotage réel. Autrement dit, le frein n’est pas unique. Il tient au fait que beaucoup d’organisations avancent sur un levier sans aligner les autres. Les données internationales montrent d’ailleurs que le problème commence bien avant l’accès au sommet. Selon le World Economic Forum, les femmes représentent encore autour de 28,2 % des effectifs dans les métiers STEM au niveau mondial, tandis que la parité dans les formations en ligne reste faible dans l’IA et la big data, autour de 30 %, ainsi que dans les réseaux et la cybersécurité, autour de 31 %. Le même ensemble de travaux montre aussi que les femmes restent sous-représentées dans les rôles de leadership. Cela signifie qu’on ne peut pas attendre le moment de la nomination pour agir. Il faut intervenir plus tôt, sur l’orientation, l’accès aux bonnes missions, la visibilité managériale, le sponsoring, la transparence des critères de promotion et la capacité à confier à davantage de femmes des responsabilités véritablement stratégiques.
Maÿlis Staub : Le pipeline progresse, mais ce n’est plus le seul sujet. Le vrai frein reste souvent la gouvernance : qui est identifié, qui est sponsorisé, qui accède aux projets stratégiques, qui entre dans les cercles de décision. Le Maroc est souvent cité comme exemplaire sur la parité dans les écoles d’ingénieurs. La question est donc moins celle du vivier que celle de la capacité des organisations à transformer l’essai.
Maÿlis Staub, avec #WomenInTechForFuture, vous accompagnez des profils à fort potentiel. Sont-ils aujourd’hui suffisamment visibles et intégrés dans les sphères de décision ?
Maÿlis Staub : Ils sont davantage visibles qu’avant, mais pas encore assez intégrés là où les décisions se prennent. C’est pour cela que les rôles modèles comptent autant. Voir une femme comme Badra Hamdaoua diriger Capgemini au Maroc, avec 6 500 collaborateurs, tout en étant VP au niveau global, envoie un signal très fort : celui d’un leadership féminin de grande échelle, crédible, puissant et transformant. C’est la preuve qu’on peut être à la tête d’une structure majeure, porter une ambition business de premier plan, et agir concrètement pour la parité. Notre rôle, avec #WomenInTechForFuture, est précisément d’accélérer cette visibilité et cette connexion entre talents féminins, entreprises, marchés et sphères de décision.
Si vous deviez chacune interpeller l’autre, que manque-t-il aujourd’hui, côté entreprises ou côté initiatives, pour changer réellement d’échelle sur la place des femmes dans la tech ?
Badra Hamdaoua : S’il fallait formuler les choses très directement, je dirais que, côté entreprises, il manque encore parfois le courage organisationnel d’ouvrir plus largement les lieux de pouvoir. Beaucoup d’organisations soutiennent la diversité, mais toutes ne vont pas encore jusqu’à remettre en question leurs réflexes de nomination, leurs critères implicites de légitimité ou la répartition réelle des responsabilités stratégiques. Changer d’échelle suppose d’assumer que la place des femmes dans la tech n’est pas un sujet périphérique de marque employeur, mais un sujet de compétitivité, d’innovation et de gouvernance. Et côté initiatives, ce qui manque parfois, ce n’est pas la qualité, mais la continuité et l’industrialisation des passerelles. Il faut pouvoir relier beaucoup plus systématiquement l’inspiration, le mentorat, la montée en compétences, l’immersion en entreprise, puis l’accès au premier poste et ensuite à la progression. C’est pour cela que je crois beaucoup aux dispositifs qui articulent plusieurs niveaux à la fois. C’est ce que nous avons cherché à faire avec le programme de marrainage, en associant transmission, accompagnement, réseaux, ateliers d’employabilité et accès concret à l’entreprise. Pour changer réellement d’échelle, il faut des alliances plus longues, plus structurées et plus mesurées entre initiatives, universités, institutions et entreprises.
Maÿlis Staub : Côté entreprises, il faut aller plus loin dans l’ouverture réelle des marchés, des responsabilités et des réseaux d’influence. Côté initiatives, nous devons continuer à prouver l’impact avec le même niveau d’exigence qu’un acteur économique. Pour changer d’échelle, il faut relier toute la chaîne : talents, visibilité, réseaux, financement, business et internationalisation. C’est exactement ce que nous essayons de construire entre la France et le Maroc, avec une conviction simple : la féminisation de la tech n’est pas un sujet périphérique, c’est un levier de croissance, de compétitivité et d’influence.
Entretien réalisé par Asmaa Loudni
