édito guerre iran israël

Guerre au Moyen-Orient : Opération Shifumi

Guerre au Moyen-Orient : Opération Shifumi

Par LNT
édito guerre iran israël

Il y a quarante-sept jours, deux armées décollaient vers l’Iran. Quarante-sept jours plus tard, personne ne sait comment atterrir.

Le cessez-le-feu de deux semaines arraché par la médiation pakistanaise n’a pas survécu à sa première semaine. Les négociations d’Islamabad se sont conclues le 12 avril sur un constat d’échec tant les positions semblent radicalement opposées et irréconciliables. Washington exige l’abandon du nucléaire et Téhéran réclame des garanties de souveraineté. Les deux ennemis sont aussi paradoxalement liés de manière inextricable puisque l’Iran avoue ne plus pouvoir rouvrir le détroit d’Ormuz sans l’aide de la marine américaine, parce qu’elle a perdu les traces des mines qui y ont été placées. On frôle l’absurde.

Dans cet espace de confusion, chaque camp s’est construit sa propre réalité. Trump a déclaré la victoire militaire le 9 mars, affirmant que l’armée iranienne avait été « détruite » et le détroit « rouvert », alors que ni l’un ni l’autre n’était vrai. Téhéran, de son côté, a continué d’envoyer des missiles sur Israël tout en présentant chaque tir comme une démonstration de résistance victorieuse. Les deux récits tiennent, non pas parce qu’ils sont vrais, mais parce que les audiences auxquelles ils s’adressent sont hermétiquement cloisonnées dans leur propre univers informationnel. La propagande de guerre n’a jamais eu autant de facilité : il suffit de ne jamais partager le même écran que l’ennemi. Dans cet ordre du monde, tout le monde gagne, personne ne perd.

Ce qui est en revanche bien réel, c’est l’impact que le monde entier va subir. Le Fonds monétaire international a publié le 14 avril ses nouvelles projections (voir article de l’économiste en chef du FMI publié dans notre cahier Finances), et elles sont sans appel. Dans le scénario le plus optimiste, celui d’un conflit court, la croissance mondiale est désormais attendue à 3,1% pour 2026, en baisse de 0,2 point par rapport aux prévisions de janvier. Dans un scénario défavorable de conflit prolongé, avec un pétrole maintenu autour de 100 dollars le baril, le FMI table sur 2,5%. Et dans le pire des cas, la croissance mondiale pourrait tomber à 2%, ce seuil historique qui n’a été franchi que quatre fois depuis les années 1980 dont pendant la crise des subprimes en 2008 et celle du Covid en 2020, et qui porte un autre nom, la récession mondiale. Quel que soit le scénario de sortie, les destructions d’infrastructures, la perte de confiance des investisseurs et la fragmentation des échanges internationaux pourraient freiner la croissance sur plusieurs années. Autrement dit, même la paix ne sera pas gratuite et les populations mondiales spectatrices en paieront le prix fort, littéralement.

Seul bémol à cette crise économique, les budgets de défense et d’armement vont vraisemblablement être revus à la hausse de tous les côtés, pour renflouer les stocks d’armement et préparer les éventuels futurs conflits, tous les pays ayant compris que la guerre pend au nez de tous et que les accords de défense sont aussi friables qu’une bonne pâte brisée.

Pour autant, certains se réjouissent des événements en cours, à l’image d’Israël qui continue méthodiquement sa politique guerrière pendant que les diplomates s’épuisent à Islamabad. Sur le front libanais, les bombardements se sont poursuivis y compris pendant le cessez-le-feu, au point que l’Iran a suspendu l’ouverture partielle d’Ormuz en représailles aux frappes sur le Liban, jugées violations de l’accord. Tsahal progresse dans le sud du pays, au prix de pertes civiles et de la déstabilisation de toute la nation libanaise sans distinction, mais sans parvenir pour le moment à sécuriser le territoire israélien et à le prémunir des attaques du Hezbollah. En Cisjordanie, Israël a approuvé discrètement la création de 34 nouvelles colonies début avril une décision prise, selon les ONG, « en catimini », à l’abri du vacarme médiatique produit par la guerre en Iran.

Tel Aviv opère depuis une logique désormais rodée, la menace terroriste est un carburant inépuisable qui justifie tous les moyens, toutes les cibles, toutes les exactions. La fin justifie les moyens, et la fin est redéfinie à chaque nouvelle offensive. Sauf que, cette stratégie fonctionne à court terme, mais elle démolit à long terme car les sociétés civiles européennes, les opinions publiques des pays du Sud, et même une partie croissante de la diaspora juive mondiale assistent, éberluées, à une entreprise militaire dont la légitimité s’érode à chaque frappe, à chaque bilan meurtrier. La juste cause de la sécurité d’Israël n’a jamais été aussi mal servie que par ceux qui prétendent la défendre à tout prix. Ce que Netanyahu construit sur les ruines de l’Iran et du Liban, ce sont les fondations d’une hostilité générationnelle qui, dans vingt ans, sera le terreau exact dont ses successeurs diront avoir hérité.

Face à tout cela, l’Europe, notre voisin et partenaire le plus proche, se contorsionne entre d’un côté, l’alignement atlantiste qui structure ses défenses et ses traités depuis 1945 et de l’autre, une dépendance énergétique et commerciale au Moyen-Orient qui impacte structurellement des économies déjà peu productives de croissance. La zone euro voit sa prévision de croissance abaissée à 1,1% pour 2026, contre 1,4% initialement. Le Royaume-Uni est le pays le plus touché parmi les économies avancées, avec une croissance attendue à 0,8%. L’Allemagne et l’Italie, grandes industries continentales, encaissent plus sévèrement que la France. Le communiqué commun des dirigeants français, allemand et italien en début de conflit résume l’ambiguïté européenne, condamner les représailles iraniennes sans condamner l’attaque qui les avait suscitées.

L’Espagne fait exception, et fracture l’unité européenne. Pedro Sánchez a refusé aux forces américaines l’utilisation des bases militaires de Rota et Morón, fermé l’espace aérien espagnol aux avions américains participant aux frappes, et retiré son ambassadeur d’Israël. Mais, Madrid paye déjà le prix de cette cohérence vue comme une insolence par Trump qui a menacé de couper tous les échanges commerciaux, obligeant Sánchez a annoncer un plan anti-crise de 5 milliards d’euros pour absorber les effets du conflit sur les ménages et les entreprises espagnoles. L’Espagne révèle par contraste ce que les autres capitales européennes préfèrent taire pour le moment, l’alignement sur Washington n’est plus une évidence morale, mais un calcul politique qui est de plus en plus difficile à assumer par certains dirigeants devant leurs peuples.

Le Royaume du Maroc est quant à lui doublement impacté.

D’abord économiquement et déjà à court terme, le Maroc importateur net d’énergie, subit de plein fouet la flambée des prix et la facture énergétique pèse sur les équilibres budgétaires, renchérit les coûts de production, et érode le pouvoir d’achat d’une classe moyenne dont la consolidation est précisément l’un des chantiers prioritaires du modèle de développement en cours. Nul doute que les conséquences de la guerre en cours, si elle ne se prolonge pas en plus d’ici là, viendront s’inviter dans les élections législatives des prochains mois et pèseront sur les décisions d’un gouvernement à venir, qui aurait pu espérer mieux comme contexte pour lancer son mandat aux enjeux déjà colossaux à horizon 2030.

Ensuite, parce que le Maroc traversait un momentum rare, de la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara, au soutien croissant en cascade de nombreuses chancelleries européennes et mondiales, en passant par la perspective de la Coupe du Monde 2030 comme vitrine d’une modernisation réussie, tout cela construisant, pièce par pièce, un capital stratégique que peu de pays africains ou méditerranéens peuvent revendiquer.

En définitive, la recomposition des alliances au sein du bloc occidental, la fracture transatlantique, les désaccords intra-européens, la montée d’une posture « non-alignée » portée par Madrid et quelques capitales du Sud global, crée une instabilité dans les équilibres précisément au moment où le dossier du Sahara marocain nécessite des soutiens consolidés et durables. Quand les Européens se divisent entre eux sur la guerre en Iran, et que les États-Unis de Trump concentrent la totalité de leur bande passante diplomatique sur Ormuz et Téhéran, le Sahara redevient un dossier périphérique dans les priorités de tous.

Alors, fort heureusement, le Maroc sait naviguer dans les eaux turbulentes. C’est une compétence acquise, éprouvée, quasi génétique dans sa diplomatie qui s’est toujours inscrite dans un temps long, fait de patience et de persévérance, à la hauteur de l’enjeu juste de la cause qu’elle défend. Même si naviguer n’est pas la même chose qu’avancer, le Royaume saura arriver à bon port, en temps voulu.

Zouhair Yata

Les articles Premium et les archives LNT en accès illimité
 et sans publicité