Commercial vessels divert to UAE coasts amid navigation issues

Conflit au Moyen-Orient : le regard du FMI sur les nouveaux risques pesant sur la croissance mondiale

Conflit au Moyen-Orient : le regard du FMI sur les nouveaux risques pesant sur la croissance mondiale

Par LNT
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À rebours des anticipations optimistes qui prévalaient encore au début de l’année, l’économie mondiale se trouve aujourd’hui confrontée à un choc géopolitique majeur, dont les répercussions dépassent largement le seul cadre régional. Dans cette tribune que nous reproduisons ci-après, Pierre-Olivier Gourinchas, chef économiste du Fonds monétaire international et directeur du département de la recherche, analyse les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient et les marges de manœuvre dont disposent les pouvoirs publics pour en limiter l’impact. Nommé à ce poste en 2022, cet économiste français, également professeur à l’Université de Californie à Berkeley, est reconnu pour ses travaux en macroéconomie internationale et en finance globale. S’appuyant sur les enseignements récents des crises inflationnistes et des chocs énergétiques, l’auteur met en lumière les mécanismes à l’œuvre — hausse des prix des matières premières, tensions sur les chaînes d’approvisionnement, durcissement des conditions financières — ainsi que les risques d’un ralentissement marqué de la croissance mondiale. Il souligne, dans ce contexte, la nécessité d’une réponse coordonnée, articulée autour de politiques monétaires prudentes, de mesures budgétaires ciblées et d’un renforcement de la coopération internationale, condition essentielle à la préservation de la stabilité économique globale.

 

La guerre assombrit les perspectives de l’économie mondiale et force les pouvoirs publics à redéfinir leurs priorités d’action

Par Pierre-Olivier Gourinchas

Le conflit au Moyen-Orient a freiné la dynamique de croissance. Afin de limiter les dégâts, il convient de mettre en place des politiques adéquates et de renforcer la coopération internationale.

L’année dernière s’est terminée sur une note optimiste, en dépit de perturbations majeures des échanges commerciaux et d’une incertitude entourant les politiques publiques. Le secteur privé s’est adapté à l’évolution du climat des affaires, tandis que des effets compensatoires importants ont été obtenus grâce au niveau plus bas que prévu des droits de douane appliqués par les États-Unis, à des mesures de soutien budgétaire et à des conditions financières favorables, associés à de solides gains de productivité et à un essor dans le domaine technologique. Malgré certains risques de ralentissement, on s’attendait à ce que cette dynamique se poursuive en 2026, et la prévision de la croissance mondiale avait été portée à 3,4 % avant le conflit.

La guerre au Moyen-Orient a mis fin à cet élan. La fermeture du détroit d’Ormuz et les graves dommages causés à des installations essentielles dans une région qui tient une place centrale dans l’approvisionnement mondial en hydrocarbures font craindre une crise énergétique majeure en cas de poursuite des affrontements.

Les conséquences économiques de la guerre

La durée et l’envergure du conflit, ainsi que le temps que prendra la normalisation de la production et du transport d’énergie après la fin des hostilités, détermineront l’ampleur finale du choc.

Cet impact dépendra de trois vecteurs.

Tout d’abord, le renchérissement des produits de base constitue un parfait exemple de choc d’offre négatif : il fait grimper le coût des biens et services à forte intensité énergétique, perturbe les chaînes d’approvisionnement, attise l’inflation globale et entame le pouvoir d’achat.

Ensuite, ces effets pourraient être amplifiés alors que travailleurs et entreprises cherchent à compenser leurs pertes de revenus, ce qui risque de provoquer des spirales prix-salaires, en particulier lorsque les anticipations d’inflation sont mal ancrées.

Enfin, l’augmentation des risques macroéconomiques et la perspective d’un resserrement des politiques monétaires pourraient déclencher une réévaluation soudaine sur les marchés financiers, comprimant la valeur des actifs, gonflant les primes de risque, provoquant un exode des capitaux et une appréciation du dollar, ce qui durcirait les conditions financières et freinerait la demande globale.

Selon nos prévisions de référence, qui présupposent un conflit de courte durée et une hausse modérée de 19 % des cours des produits de base énergétiques en 2026, la croissance mondiale ne devrait être que de 3,1 % cette année, tandis que l’inflation globale devrait passer à 4,4 %, ce qui constitue un écart très net par rapport à la tendance de désinflation observée ces dernières années à l’échelle mondiale.

Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz et de nouveaux dégâts pour les infrastructures de forage et de raffinage perturberaient plus profondément et plus durablement l’économie mondiale. Dans un scénario défavorable, s’appuyant sur une hausse plus marquée des prix de l’énergie cette année, conjuguée à une augmentation des anticipations d’inflation et à un resserrement des conditions financières, la croissance devrait tomber à 2,5 % en 2026 et l’inflation grimper à 5,4 %.

Dans un scénario très défavorable, caractérisé par des perturbations de l’approvisionnement en énergie qui se poursuivraient jusqu’à l’année prochaine, ainsi que par un désancrage net des anticipations d’inflation et un fort resserrement des conditions financières, la croissance mondiale déclinerait à 2 % cette année et l’année prochaine, et l’inflation dépasserait 6 %. Malgré l’annonce récente d’un cessez-le-feu temporaire, le tort est fait et les risques de détérioration demeurent élevés.

Les conséquences seront ressenties différemment selon les pays. Comme lors des précédentes flambées des prix des produits de base, les pays importateurs s’avèrent particulièrement à risque. Les pays en développement et les pays à faible revenu, en particulier ceux qui présentent des facteurs de vulnérabilité et disposent de réserves limitées, seront vraisemblablement les plus durement frappés. Les pays du Golfe exportateurs d’énergie subiront les conséquences économiques de la destruction d’infrastructures, des perturbations de la production, des contraintes à l’exportation, ainsi que du ralentissement du tourisme et de l’activité économique. Les envois de fonds à destination des pays d’origine des travailleurs migrants de la région chuteront.

Leçons de la crise de 2022

Le choc actuel fait écho à l’envolée des prix des produits de base observée en 2022, dans le sillage de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. L’inflation mondiale avait alors atteint son plus haut niveau depuis les années 70. Lors de cet épisode, le resserrement synchronisé des politiques et la désinflation sans récession qui s’en sont suivis sont largement considérés comme un exemple de riposte réussie.

Faut-il nous attendre à des résultats similaires cette fois-ci ? Il y a des raisons d’en douter. En 2022, les tensions inflationnistes étaient déjà fortes, tenant aux circonstances consécutives à la pandémie : déséquilibres entre l’offre et la demande, pénuries de main-d’œuvre et abondance des liquidités. Aujourd’hui, une situation moins tendue sur les marchés du travail et des bilans revenus à la normale ont atténué les tensions sous-jacentes, même si l’inflation demeure supérieure à l’objectif dans certains pays, notamment aux États-Unis. Si le choc restait modéré, l’inflation serait plus limitée, ce qui concorde avec notre scénario de référence.

Mais l’épisode précédent a laissé des séquelles. Les niveaux des prix irrémédiablement plus élevés soulèvent plus d’inquiétudes liées au coût de la vie et rendent les anticipations d’inflation plus sensibles à de nouvelles hausses de prix. L’envolée des prix en 2022 résultait aussi d’une courbe d’offre globale exceptionnellement pentue, car la forte demande se heurtait à des goulets d’étranglement au niveau de l’offre, ce qui a permis aux banques centrales de parvenir à la désinflation avec des pertes de production limitées. La courbe d’offre semble aujourd’hui être redevenue plus plate et la désinflation pourrait se révéler plus coûteuse.

 

Politiques publiques

Comment devraient réagir les banques centrales ? La constatation la plus évidente est qu’une fin rapide et ordonnée de la guerre est le meilleur moyen de limiter les dommages pour l’économie. En outre, les banques centrales peuvent généralement ne pas tenir compte d’une flambée des prix de l’énergie, tant que les anticipations d’inflation restent bien ancrées. Le choc sur l’énergie bride déjà l’activité tout en augmentant les prix, et une banque centrale ne peut guère, à elle seule, influer sur les prix mondiaux de l’énergie. Mais si les anticipations d’inflation à moyen ou long terme remontent à mesure de la hausse des prix et des salaires, le rétablissement de la stabilité des prix doit l’emporter sur la croissance à court terme, ce qui nécessitera un resserrement rapide de la politique monétaire. Si la flexibilité des changes permet d’axer la politique monétaire sur la stabilité des prix, des interventions sur le marché des changes ou des mesures de gestion des mouvements de capitaux peuvent être envisagées dans certains cas, conformément au cadre stratégique intégré du FMI.

Que convient-il de faire sur le plan budgétaire ? Les mesures non ciblées, telles que les plafonnements des prix ou les subventions, sont prisées, mais elles sont souvent mal conçues et coûteuses. Compte tenu de la faiblesse des marges de manœuvre budgétaires, du niveau élevé des déficits et d’une dette publique en hausse, toute mesure de soutien doit être bien ciblée, temporaire, assortie de clauses de caducité automatique claires et conformes aux plans budgétaires à moyen terme pour que les réserves puissent être reconstituées. Il est aussi fondamental de s’abstenir de mener une relance budgétaire en période d’accélération de l’inflation afin de ne pas compliquer la tâche de la banque centrale.

Préserver les signaux de prix est important : des prix élevés transmettent un signal de rareté et indiquent la nécessité de réduire la demande et d’accroître l’offre. Ni le contrôle des prix ni les restrictions à l’exportation ne peuvent changer cette réalité. Pis encore, ce type de mesures pourrait avoir les effets inverses de ceux escomptés : faire grimper les prix sous-jacents, entraîner un rationnement et créer des répercussions négatives sur d’autres pays. Si nécessaire, des transferts directs et ciblés, destinés aux ménages et aux entreprises vulnérables, donnent un meilleur résultat à un coût budgétaire moindre, par rapport aux subventions généralisées. Trop souvent, ces leçons sont restées lettre morte en 2022. Les pays devraient s’efforcer de faire mieux cette fois-ci.

Enfin, si les conditions financières viennent à nettement se durcir et l’activité mondiale à se dégrader sensiblement, les politiques monétaire et budgétaire doivent pouvoir être réorientées vers le soutien de l’économie et la protection du système financier, et s’accompagner de mesures financières et de liquidité appropriées.

 

La résilience face aux défis

Ce dernier conflit met en évidence les tensions croissantes qui pèsent sur l’ordre international : les alliances s’effritent, de nouveaux conflits surgissent et les préoccupations de sécurité nationale influencent les politiques économiques. Nos chapitres analytiques permettent d’examiner les conséquences macroéconomiques de l’accroissement des capacités de défense et de tirer des enseignements pour les pays en situation de conflit ou de reconstruction. Les conclusions donnent à réfléchir : au-delà de son bilan humain, la guerre entraîne des coûts économiques élevés et durables et impose des choix difficiles.

Outre les conflits ouverts, les tensions géopolitiques dessinent un monde de plus en plus multipolaire, dans lequel des vagues de restrictions commerciales imposées par tous les grands blocs économiques portent atteinte à la coopération internationale et à la croissance. Si cette évolution peut intensifier les politiques de repli sur soi, les échanges commerciaux se réorientent aussi vers de nouveaux partenaires et accords régionaux, qui ne coïncident pas nécessairement avec les anciennes frontières géopolitiques.

La guerre exige une attention immédiate, mais nous ne devons pas perdre de vue la recherche d’une croissance durable. Les avancées en matière d’intelligence artificielle (IA), en particulier l’IA agentique, laissent espérer d’importants gains de productivité, lesquels constituent le facteur déterminant de l’amélioration des niveaux de vie. Cela étant, la transition pourrait s’avérer difficile : les marchés pourraient prendre le pas sur les paramètres fondamentaux, ce qui fait craindre des corrections et une transformation rapide qui pourrait entraîner des déplacements de travailleurs et peser sur la demande. Les décideurs devraient encourager le déploiement et l’adoption de ces technologies, tout en investissant dans les compétences afin de faciliter la transition sur le marché du travail. La guerre devrait aussi inciter à adopter plus rapidement des énergies renouvelables, ce qui peut accroître la résilience face aux chocs sur les prix de l’énergie, améliorer la sécurité énergétique et appuyer la transition climatique.

L’économie mondiale est aux prises avec un nouveau défi de taille. Et, même si elle risque de devenir plus multipolaire, cela ne signifie pas pour autant qu’elle doive devenir plus fragmentée. Nous devons continuer à renforcer la coopération internationale. Si des mesures idoines étaient prises, notamment la cessation immédiate des hostilités et la réouverture du détroit d’Ormuz, les dommages pourraient rester limités. Les organisations financières internationales comme le FMI sont le fruit d’une vision forgée au lendemain d’une guerre et de ses ravages : promouvoir la coopération et l’intégration économiques et financières dans l’intérêt de tous. Plus que jamais, ces principes sont indispensables à la préservation de la prospérité mondiale.

 

 

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