Kessa Storyschool

KESSA, le laboratoire narratif qui veut reprogrammer l’imaginaire africain

KESSA, le laboratoire narratif qui veut reprogrammer l’imaginaire africain

Kessa Storyschool

Il y a des questions qui semblent simples jusqu’à ce qu’on les pose à quelque trente personnes venues de quatorze pays d’Afrique et de la diaspora. « What is a story? » La réponse, projetée en temps réel sur un écran lors de la première édition de KESSA, a donné un nuage de mots dont trois ont dominé : perspective, connection, experience. Pas information. Pas contenu. Pas stratégie. Trois mots qui disent quelque chose d’essentiel sur ce que cette cohorte exceptionnelle est venue faire au Maroc en ce mois de mars 2025, non pas apprendre à produire des récits, mais comprendre pourquoi ils existent, à qui ils appartiennent, et ce qu’il en coûte de les laisser à d’autres.

KESSA, premier programme panafricain dédié aux nouveaux langages du récit africain, est né d’une conviction partagée par l’UM6P Story School et La French African Foundation : les histoires ne sont plus seulement faites de mots. Elles sont faites d’images, de gestes, de données, de sons, d’algorithmes. Et la génération qui porte ces langages est déjà là, en train de travailler, de créer, de construire, souvent sans espace pour se rencontrer, croiser les disciplines, expérimenter ensemble. KESSA est cet espace. Pas un cours. Pas un programme. Une résidence. Un laboratoire narratif, à l’image du continent.

Pourquoi le storytelling est la question politique centrale de notre époque

Ce que les écoles de communication n’enseignent pas toujours clairement, le récit n’est pas un outil de communication. C’est un outil de construction de réalité. La différence est fondamentale.

Yuval Noah Harari l’a formulé mieux que personne dans Sapiens : ce qui distingue l’homo sapiens de toutes les autres espèces n’est pas l’outil, ni le pouce opposable, ni même le cerveau. C’est la capacité à croire en des fictions partagées. Les nations, les religions, l’argent, les droits de l’homme. Rien de tout cela n’existe dans la nature. Tout cela existe parce qu’assez de personnes ont accepté de partager la même histoire. Qui contrôle le récit contrôle l’identité. Et l’identité, c’est le pouvoir.

Cette vérité n’a pas attendu Harari pour être comprise. Les Pharaons commanditaient leurs propres hiéroglyphes. Chaque régime totalitaire de l’histoire moderne a compris, avant tout le reste, qu’il fallait contrôler le récit. Goebbels n’a pas inventé la propagande, il l’a industrialisée. Walter Benjamin, en 1936, écrivait que le conteur rend son récit à l’expérience de ceux qui l’écoutent. Pas reflète. Pas rapporte. Rend. Une histoire ne décrit pas le monde. Elle façonne la manière dont le monde est ressenti.

C’est précisément parce que cette puissance est réelle que la question africaine est urgente.

Le récit africain : une question de souveraineté

À la question « What is a story? », la réponse de Kessa est perspective. Pas vérité. Pas fait. Perspective. Cette réponse collective, donnée par vingt-neuf praticiens africains du récit, est en elle-même une prise de position : une histoire est d’abord un point de vue. Et un point de vue appartient à quelqu’un.

Or pendant des siècles, le point de vue sur l’Afrique a appartenu à d’autres. La formule attribuée à Chinua Achebe reste d’une précision implacable : « Until the lion learns to write, every story will glorify the hunter. » L’Afrique a été, pendant trop longtemps, le lion dans cette métaphore.

Ce qui change aujourd’hui est à la fois spectaculaire et fragile. L’Afrique est le continent le plus jeune de la planète. Son âge médian est de dix-neuf ans. D’ici 2050, un être humain sur quatre sera africain. L’économie créative du continent est projetée à vingt milliards de dollars d’ici 2030 selon Brookings Institution. Les plateformes numériques ont redistribué une partie du pouvoir de diffusion. Des voix comme Chimamanda Ngozi Adichie, qui alertait dans sa conférence TED sur le danger d’une histoire unique, ont contribué à rendre visible ce qui était systématiquement occulté.

La question de la définition du récit africain n’est pas tranchée. Elle est vivante, tendue, productive. La narration africaine est en expansion, mais elle ne parle pas encore d’une seule voix. Et c’est peut-être une bonne chose.

L’IA : nouveau Gutenberg ou nouvelle menace ?

Une donnée continue de résonner : en 2026, l’intelligence artificielle générera environ 90% de l’ensemble du contenu en ligne mondial. Ce chiffre, issu d’une étude Goldman Sachs de 2024, mérite qu’on s’y arrête. Il signifie que les récits qui circuleront dans le monde, ceux qui façonnent les opinions, construisent les croyances, fabriquent les réalités, seront de plus en plus produits par quelque chose qui n’a jamais eu d’expérience. Qui n’a jamais perdu quelqu’un. Qui n’a jamais eu faim. Qui n’a jamais été colonisé.

L’IA connaît la forme du storytelling mieux que presque n’importe qui. Elle a ingéré l’intégralité du patrimoine narratif de l’humanité. Elle connaît chaque structure, chaque archétype, chaque déclencheur émotionnel. Ce qu’elle ne peut pas connaître, ce qu’elle ne pourra jamais connaître aussi finement que l’être humain, c’est l’intention derrière le récit.

Et c’est précisément cette intention qui fait toute la différence.

Sur l’IA, les participants de Kessa laissent entrevoir une position nuancée, loin des deux caricatures habituelles : ni techno-enthousiasme naïf, ni rejet réflexe. L’IA comme outil d’amplification, oui, à condition que ce soit la voix africaine qui soit amplifiée, et non sa déformation algorithmique.

L’UNESCO le rappelle, plus de cinq cents langues africaines sont en danger de disparition dans les deux prochaines générations. C’est cinq cents univers narratifs, cinq cents façons de découper le réel, cinq cents mémoires collectives qui pourraient s’éteindre, précisément au moment où l’IA apprend à générer du contenu en s’appuyant sur ce qui est déjà le plus représenté dans les données d’entraînement. Le risque n’est pas que l’IA remplace les conteurs africains. Le risque est qu’elle les rende inaudibles noyés dans l’océan digital.

Ce que KESSA construit

Face à ces enjeux, KESSA n’est pas une réponse. C’est une posture. Le manifeste du programme le formule sans détour : « Raconter l’Afrique, c’est transformer des perceptions, façonner des futurs, reprogrammer l’imaginaire. »

Ce que la première cohorte incarne, c’est précisément cette multiplicité que ni le discours pan-africaniste unifiant ni le regard extérieur réducteur ne peuvent saisir. Vingt-neuf praticiens qui viennent du Kenya et du Malawi, de Somalie et de Tunisie, du Nigeria et du Rwanda, d’Afrique du Sud et du Gabon, en passant par le Maroc, et qui, pour la première fois, partagent un espace commun non pas pour se définir collectivement, mais pour se rencontrer dans leurs différences.

Il y a quarante mille ans, dans une grotte d’Indonésie, un être humain a pressé sa main contre une paroi et laissé une marque qui disait : j’étais là. Cette marque a survécu à tous les empires, à toutes les langues, à toutes les technologies. Le besoin irréductible qu’elle exprime, marquer son existence dans le monde à travers un récit, n’a pas bougé d’un millimètre.

KESSA existe pour que ce besoin, en version africaine, en version contemporaine, en version augmentée par la science et le numérique, continue de s’exprimer avec la force, la précision et la souveraineté qu’il mérite.

Le lion est déterminé à reprendre la plume et à raconter lui-même l’histoire.

Zouhair Yata


La cohorte : trente voix, un seul continent en mouvement

La première édition réunit une sélection de participants dont la diversité des profils est, en elle-même, une démonstration de thèse. Cinq grandes familles de pratiques sont représentées, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur du récit africain contemporain.

Du côté du cinéma et de la distribution globale, la cohorte compte des noms qui font déjà référence sur le continent. Mark Wambui, réalisateur et producteur kenyan, fondateur de RECA, a été reconnu parmi les vingt cinéastes émergents de Netflix et de l’UNESCO. Son film Echoes from the Earth a remporté le IGAD Media Award en 2025. À ses côtés, Kelvin Osoo Omundi, autre Kenyan, cumule les casquettes de producteur, distributeur et consultant, fondateur de Different Dimension Productions et co-fondateur de ENTA Studios, avec une expertise qui couvre l’intégralité de la chaîne cinématographique, du développement à la diffusion. Imara Njeri, photographe et présentatrice animalière kenyane, documente la faune d’Afrique de l’Est avec une exigence narrative rare, à l’intersection de la nature et de l’identité. Ann Nassanga, réalisatrice ougandaise fondatrice de Kalaverse, a construit avec son documentaire primé Little Faith une infrastructure narrative pour les filles des régions marginalisées. Fadumo Alimaad, cinéaste et écrivaine somalienne fondatrice de l’Arlo Art Space, travaille sur les voix féminines et la justice sociale. Imen Ghazouani, artiste multidisciplinaire et réalisatrice tunisienne formée à l’ESAC Carthage, explore de nouveaux espaces narratifs à la croisée des cultures. Meekah Jagun, directeur artistique nigérian et spécialiste de l’IA, est entré dans l’histoire comme le premier réalisateur africain de clips musicaux à figurer dans GQ. Tonye-Nathan Tamenokuro, co-fondateur de KOJ Visuals, a bâti une audience organique de deux millions d’abonnés avant de passer au long métrage. Jonathan Benaiah Ahabyona, documentariste ougandais, explore la relation entre les peuples, les lieux et la mémoire à travers la conservation et la culture. Gabriel Ogonda, connu sous son nom d’artiste Gabiro Mtu Necessary, musicien et créateur digital kenyan, utilise la satire pour capturer les réalités contemporaines africaines.

Parmi les leaders d’opinion, journalistes et professionnels des médias, le programme a réuni des figures dont l’influence dépasse largement les frontières de leurs pays d’origine. Mankaprr Conteh, journaliste culturelle sierra-léonaise établie aux États-Unis, est rédactrice au Rolling Stone où elle a signé des couvertures sur Megan Thee Stallion, SZA, Cardi B, et Rema, premier artiste africain noir à recevoir la distinction suprême du magazine. Elle est depuis août 2024 la fondatrice de la chronique Made in Africa du même titre. Delphine Vakunta, praticienne des communications stratégiques camerounaise et américaine, a conduit des missions humanitaires dans neuf pays et fonde sa démarche sur la conviction qu’une seule certitude compte : l’Afrique doit raconter sa propre histoire. Sheila Muthoni Washira a construit une communauté de plus de deux millions d’abonnés sur TikTok, Instagram et YouTube en faisant de la créativité et de la culture africaines le cœur de son contenu. Ibrahim Khalilulahi Usman, journaliste scientifique d’investigation ghanéen primé et fondateur d’Eco Media Africa, a formé plus de trois cents jeunes journalistes. Brian Amwai, journaliste et présentateur kenyan à K24TV, couvre la politique et la gouvernance est-africaine. Sophia Griss-Bembe, chercheuse indépendante centrafricaine et marocaine, travaille à l’intersection de la recherche historique et du storytelling audiovisuel, avec une attention particulière aux identités noires dans le monde arabe. Mohamed Mohamud, journaliste indépendant somalien et britannique, fondateur de Somali Sideways, construit des plateformes pour des récits authentiques qui transcendent les frontières géographiques.

Dans le champ art, design critique et culture urbaine, KESSA a sélectionné des praticiens qui repensent les formes mêmes du récit. Lerato Honde, designeuse et conteuse malawite, construit des archives visuelles et des plateformes participatives qui donnent aux communautés le pouvoir de façonner leurs propres futurs. Pumla Maswanganyi, designeuse stratégique sud-africaine dont la pratique est ancrée dans l’African Life-Centric Design, a collaboré avec Mozilla, l’Union africaine, Qatar Foundation et Tencent. Emmanuel Nguema Omeme, spécialiste gabonais de la fabrication numérique et de la modélisation 3D, fondateur de Garden Hut, matérialise les imaginaires africains à travers des outils numériques contemporains. Lazola Bandezi, productrice culturelle et stratège de marque sud-africaine, fondatrice de Mingo People, construit des plateformes à l’intersection du marketing, de la technologie et de l’impact culturel. Kenza Aloui, autrice et opératrice culturelle marocaine formée à Sciences Po Paris, travaille le récit à l’intersection du genre, de la mémoire et des politiques publiques. Son roman graphique (une nuit), paru en 2022, a reçu le prix Langues en dialogue en 2023. Joy Makena, avocate et éducatrice civique kenyane, démystifie les systèmes juridiques et politiques pour catalyser l’agentivité des citoyens.

Parmi les entrepreneurs du numérique et de la technologie, deux figures se distinguent par l’originalité de leur démarche. Nouran Farouk, co-fondatrice et CEO de Dosy en Égypte, première plateforme de mobilité en scooter réservée aux femmes dans la région MENA, a formé plus de huit mille femmes et créé trois mille opportunités de revenus. Elle a été désignée QS ImpACT Women SDG Leader of the Year 2025. Alya Hakim, fondatrice de Ghram COM Consulting en Tunisie et créatrice de la série digitale Howa W Hiya, atteint en moyenne deux cent cinquante mille vues par épisode en transformant des histoires réelles en dialogue social.

Enfin, dans le domaine de la muséologie, des archives et des scènes culturelles, la cohorte compte Tejumola Maurice-Diya, fondatrice du Fashioned Museum au Nigeria, qui reframe la mode africaine comme héritage, industrie et soft power. Sanelisiwe Yekani, comédienne, autrice et enseignante sud-africaine dont le premier single The Call figure dans le film Netflix Trading Places (2023). Huguette Umutoni, fondatrice de N’GAGE Africa au Rwanda et survivante du génocide contre les Tutsi de 1994, porte dans chaque salle une compréhension viscérale du prix qu’il y a à perdre le droit de raconter sa propre histoire. Zouhair Khaznaoui enfin, conteur marocain détenteur d’un record Guinness, co-fondateur du Festival International du Conte de Marrakech, ramène la tradition orale millénaire du hikayat vers des audiences internationales.

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