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La démocratie, marchepied du pire

Opinion

La démocratie, marchepied du pire

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Il y a des drames qui mériteraient de rester ce qu’ils sont. La mort de Quentin Deranque, militant d’extrême droite français de 23 ans, battu à mort lors d’une rixe à Lyon le 14 février dernier, est de ceux-là. C’est une tragédie humaine, et toute la compassion du monde est due à sa famille qui, d’ailleurs, a elle-même condamné la « récupération politique » organisée en son nom.

Mais voilà, en France, comme ailleurs, le deuil est devenu une matière première politique de premier ordre. Et ce qui se joue depuis dix jours autour de ce fait divers dépasse très largement le seul destin de Quentin Deranque.

Car le procédé est connu, rodé, importé. Les Américains ont un mot pour ça « martyrology ». Transformer une victime en symbole, un symbole en mobilisation, une mobilisation en légitimité. Charlie Kirk et ses épigones de la droite trumpiste l’ont élevé au rang d’art de gouverner. Chaque fait divers impliquant un opposant devient la preuve d’une menace existentielle, chaque mort dans le camp conservateur signe l’urgence d’une guerre culturelle totale. La mécanique est implacable et elle ne nécessite ni programme, ni bilan, ni cohérence. Elle nécessite seulement une image, une foule et un ennemi désigné.

En France, la séquence a été parfaitement orchestrée. En quelques heures, la mort de Quentin Deranque n’était plus un homicide en cours d’instruction judiciaire, mais la preuve que « l’extrême gauche tue ». Jordan Bardella a réclamé un cordon républicain contre La France Insoumise. Marion Maréchal a déclaré sur un plateau que « la violence d’extrême droite est dérisoire, ça n’existe pas statistiquement ».

Entre-temps, des militants venus d’Italie, de Belgique et d’Allemagne défilaient à Lyon derrière un portrait du jeune mort, pendant que des mosquées étaient taguées et des permanences de gauche vandalisées. Et le ministre de l’Intérieur autorisait la marche. Tout est dit.

Mais les faits, dans ce type de séquence, ne sont jamais le sujet. Le sujet, c’est l’opportunité. Et l’opportunité est double. Notamment d’abord, d’accélérer la normalisation de l’extrême droite dans le paysage politique français. Le Rassemblement National et ses satellites ne cherchent plus à être tolérés, ils cherchent à s’installer à la place de la droite républicaine, qui a fondu comme neige au soleil. Et pour cela, il leur faut un habillage, celui du camp de l’ordre, de la défense des victimes, du patriotisme respectable. Quentin Deranque, mort néofasciste militant des Allobroges selon les éléments établis, est devenu le martyr qui rend présentable ce qui ne devrait pas l’être.

Ensuite, second objectif, faire d’une pierre deux coups en poussant LFI et Jean-Luc Mélenchon dans les cordes, de souder dans un même rejet la gauche radicale et la violence physique, de rendre toxique l’idée même d’un vote Mélenchon à la prochaine présidentielle, et de dresser un cordon sanitaire moral autour d’un candidat que les sondages placent encore dans le jeu. McCarthysme ? Le mot est ancien, mais la méthode est similaire, celle de désigner l’ennemi intérieur, l’assigner à une violence dont il est rendu collectivement responsable, et exiger une capitulation publique.

LFI a pourtant condamné les violences. Peu importe. Dans ce jeu-là, la condamnation ne compte pas, seule l’association perdure.

Ce qui se passe en France est le reflet d’un schisme bien plus profond, que l’on observe partout en Occident. Les clivages ne sont plus gauche-droite au sens traditionnel du terme. Ils sont devenus des blocs culturels irréconciliables, des tribus qui ne partagent plus ni les mêmes faits, ni les mêmes deuils, ni les mêmes morts à pleurer. C’est la logique israélo-palestinienne importée dans les démocraties occidentales. Chaque camp a ses victimes légitimes et ses victimes invisibles, ses martyrs et ses coupables structurels. Dans cet univers, la politique n’est plus l’art du compromis. Elle est devenue le théâtre permanent de la guerre des récits.

Et c’est là que réside le danger le plus profond. Pas dans la violence de quelques militants des deux extrêmes, mais dans la façon dont les systèmes démocratiques eux-mêmes sont devenus des tremplins vers autre chose.

La démocratie est redevenue un marchepied avec des élections comme outil et des institutions qui servent de costume. On se souvient que Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes, que Mussolini a été nommé premier ministre dans les formes. Trump a retrouvé la Maison-Blanche par la voie électorale avant de signer des décrets en cascade.

La forme démocratique survit, le fond se vide. Dostoïevski écrivait que la beauté sauvera le monde. Mais à regarder ce qui se passe à Paris, à Washington, à Budapest, à Rome, on est en droit d’en douter sérieusement.

 

Zouhair Yata

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