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M. Didier Folléas nous présente "Abderrahim Berrada. Paroles libres pour l’Histoire"

Entretien : Abderrahim Berrada voulait « raconter une partie de l’histoire du Maroc selon [s]on regard »

Entretien : Abderrahim Berrada voulait « raconter une partie de l’histoire du Maroc selon [s]on regard »

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M. Didier Folléas nous présente "Abderrahim Berrada. Paroles libres pour l’Histoire"

Avocat engagé pour la défense des droits humains depuis les années 1960, et figure essentielle de l’histoire judiciaire du Maroc moderne, feu Me Berrada a raconté ses combats dans un livre, « Abderrahim Berrada. Paroles libres pour l’Histoire », aux éditions En toutes lettres. Ses propos ont été recueillis par Didier Folléas, qui a enseigné l’histoire au lycée Lyautey de Casablanca durant trente-sept ans. Deux ténors du barreau ont préfacé ce livre, Me Abderrahim Jamaï et Me Henri Leclerc. M. Folléas a accepté de revenir pour La Nouvelle Tribune sur la génèse de l’ouvrage, ainsi que sur la vie et les combats de feu Me Berrada, qu’il connaissait de longue date.

La Nouvelle Tribune : Le livre est une suite d’entretiens couvrant une trajectoire allant de la jeunesse d’Abderrahim Berrada à la question des droits humains au XXIe siècle. Pourquoi avoir choisi cette architecture ? Quel fil conducteur vouliez-vous rendre lisible ? Votre méthode a-t-elle évolué durant les vingt ans de gestation de l’ouvrage ?

Didier Folléas : La plus grande partie du livre est effectivement constituée d’entretiens. Je suis arrivé à Casablanca en 1987 en tant que professeur d’histoire au lycée Lyautey. J’ai tout de suite ressenti la nécessité d’apprendre l’histoire de ce pays en multipliant les points de vue. J’ai beaucoup lu mais j’ai également voulu rencontrer des Marocains. C’est comme cela que j’ai fait la connaissance de feu maître Abderrahim Berrada. La force de son engagement en tant qu’avocat, et cela depuis les années 60, m’a immédiatement surpris. Je me suis alors interrogé : d’où vient cette énergie, d’où vient cet engagement ? Le premier fil rouge réside dans cette question. Nous avons donc réalisé ces entretiens durant vingt ans. Dans la première phase de ce long processus, Adil Hajji, journaliste et philosophe, m’a accompagné et je le remercie. Puis, à la fin du livre, figurent des annexes qui ne proviennent pas de nos échanges. Y sont rassemblés des textes de réflexion issus directement de la plume d’Abderrahim Berrada. Par conséquent, c’est lui qui est l’auteur principal de ce livre. Ensuite, il y a un second fil rouge : la chronologie. Nous avons construit un texte qui part de sa petite enfance et se termine peu avant son décès en 2022. Effectivement, Abderrahim Berrada tenait à ce que soit également un livre pour l’histoire. Il me disait toujours : « Ce que je vais vous raconter, ce n’est pas pour mes vieux amis car ils sont déjà au courant. J’ai envie de raconter une partie de l’histoire du Maroc selon mon regard, selon ce que j’ai vécu, selon ce que j’ai vu et entendu pour les jeunes qui, souvent, ne connaissent pas très bien l’histoire de leur pays. »

Abderrahim Berrada est présenté comme une figure du barreau marocain ayant toujours privilégié la liberté de parole. Comment définiriez-vous son apport singulier à la défense des droits et des libertés au Maroc ?

Plusieurs éléments caractérisent Abderrahim Berrada en tant qu’avocat des droits de l’Homme. D’abord, il y a son engagement. Il a fait ses études de droit à Paris, comme de nombreux étudiants marocains au début des années 50. Ensuite, il a trouvé sa place dans un grand cabinet d’avocats parisien où un avenir tout tracé s’offrait à lui. Pourtant, avec son épouse Monique, il a décidé de rentrer au Maroc dans un contexte particulier. Nous étions en 1966, un an après de très graves émeutes à Casablanca et dans une période d’état d’exception. C’était donc un moment particulièrement tendu. À partir de là, il s’est engagé dans la défense des droits de l’Homme. Ce qui le caractérise ensuite, c’est sa rigueur, sa très grande honnêteté professionnelle. Il faut également parler de sa liberté de parole. Il a toujours été un électron libre, c’est-à-dire qu’il n’était encarté dans aucun parti. Jeune étudiant, il a milité pendant trois ou quatre ans à l’UNFP, comme beaucoup à cette époque, notamment en raison de la grande figure de Mehdi Ben Barka. Mais, très vite, il a renoncé à toute appartenance politique afin de conserver sa liberté et son indépendance. Au-delà de cet engagement et du sérieux qu’il mettait dans la constitution de ses dossiers, Abderrahim Berrada a souvent recouru à ce que Me Jacques Vergès a nommé, dans d’autres circonstances, la défense de rupture. Constatant que certains procès semblaient joués d’avance, Me Berrada portait les débats sur le terrain politique en contestant la légitimité de l’accusation. Il l’a fait dès ses premiers procès, en 1969, lorsqu’il a défendu le parti de l’Istiqlal pour des délits de presse liés à L’Opinion et à sa version arabe. De même, il a défendu Ali Yata, dirigeant du parti communiste marocain, pour des affaires concernant Al Bayane et son équivalent en arabe. Des délits de presse devenaient ainsi des procès politiques. Par ailleurs, A. Berrada a rapidement compris l’importance de la médiatisation. Dans certaines circonstances, pour mieux défendre alors qu’il ne disposait pas de tous les moyens de le faire, il était utile d’impliquer l’opinion publique en s’adressant à elle. Néanmoins, sa méthode de travail se caractérisait aussi par son humilité, par son rapport aux gens. Il n’était pas là pour briller, il ne cherchait pas à se mettre en avant et demeurait très proche de ceux qu’il défendait. Enfin, Me Berrada avait cette exigence éthique, parfois mal comprise, mais qui relevait pour lui de la morale de l’avocat : être prêt à défendre quelqu’un dont on ne partage pas les idées car chacun a droit à une défense. Et au-delà de ce droit, chacun doit avoir la possibilité d’un retour au sein de la société.

Dans ses prises de position, on perçoit une réflexion sur la « technicité » des systèmes autoritaires. Que révèle-t-il sur les mécanismes institutionnels qui encadrent — ou limitent — les libertés ?

L’essentiel de la carrière d’avocat d’Abderrahim Berrada s’est déroulé durant la période allant des années 60 au début des années 80. Les historiens l’ont appelée « les années de plomb ». Ce fut une période extrêmement difficile pour les avocats. En effet, nous étions à une époque où la justice était rarement réellement indépendante. Elle devait obéir à certains ordres. Les procédures judiciaires n’étaient pas toujours respectées, les dossiers n’étaient pas toujours constitués selon les normes. De plus, les droits des prévenus n’étaient pas systématiquement garantis et certains pouvaient rester des années en détention sans être jugés. Ce fut le cas, entre autres, des militants de Illal Amam et du mouvement du 23 mars. Dans certaines circonstances, des méthodes très brutales étaient mêmes appliquées à leur encontre. À cela s’ajoutaient des formes d’intimidation visant les avocats. Abderrahim Berrada a été souvent menacé. Il était harcelé, notamment par des appels téléphoniques nocturnes. On a tenté de le radier de l’ordre des avocats à plusieurs reprises. Il a été arrêté plusieurs fois, puis relâché faute de charges réelles. Son passeport a été confisqué pendant quinze ans. C’était une tension permanente, aux conséquences lourdes, non seulement pour lui, mais aussi pour sa femme et son fils Yassine. En outre, la grande tradition des avocats des droits de l’Homme au Maroc consistait à plaider sans demander d’honoraires. Il a ainsi vécu toute sa vie de manière extrêmement modeste. Heureusement, des amis, des bienfaiteurs ou d’anciens détenus politiques reconnaissants ont pu l’aider à différentes reprises. Dans ce contexte, défendre un accusé était particulièrement difficile.

Photo d’époque de Me Berrada. DR

Au-delà de ses combats judiciaires, quelle conception de la citoyenneté et de la responsabilité des élites intellectuelles défend-il ?

Pour ce qui est de sa conception de la citoyenneté, tout réside, pour Abderrahim Berrada, dans une philosophie de la liberté, y compris la liberté de conscience. Il faisait référence à la Déclaration universelle des droits de l’homme et aux Lumières du XVIIIe siècle. Ses valeurs fondamentales étaient l’égalité, la lutte contre toute forme de discrimination, la conviction que les citoyens et les citoyennes doivent pouvoir participer démocratiquement à la prise de décision dans la société dans laquelle ils vivent. Deux mots revenaient constamment dans ses propos : dignité et justice. Il portait en lui un rejet profond de l’injustice. Il l’avait connue très jeune, à Derb-Sultan sous le protectorat. Il avait vécu l’injustice coloniale, parfois la violence et le racisme. Il avait également observé les conditions sociales difficiles dans un quartier où les classes sociales étaient mêlées, où l’on rencontrait des ouvriers et des ouvrières très modestes. Tout cela l’a profondément marqué. Quant à la responsabilité des élites intellectuelles, il se montrait exigeant. Il n’était pas toujours facile. Il était radical dans ses prises de position, courageux, mais jamais violent. Il estimait qu’un intellectuel a une dette envers la société. Si vous êtes intellectuel, c’est que la société vous a donné quelque chose, par exemple la possibilité de faire des études, ce que tout le monde n’a pas. À partir de là, vous avez la capacité d’analyser, de comprendre, de participer au débat, de dénoncer ce qui ne va pas et de proposer des améliorations. L’intellectuel, selon lui, doit donc s’engager dans le débat public.

Finalement, en quoi le parcours de Me Berrada permet-il de mieux comprendre l’évolution du rapport entre justice, pouvoir et société au Maroc ?

L’histoire qu’Abderrahim Berrada raconte dans ce livre s’étend sur une longue période, des années 40 jusqu’au début des années 2020. Elle témoigne d’abord d’une période d’enthousiasme, celle de l’indépendance où tout était à construire : une société plus juste, le développement économique et social, de nouvelles institutions. Il y avait un véritable élan. Puis une phase beaucoup plus difficile a commencé, à savoir les « années de plomb » marquées par des déceptions en matière de droits de l’Homme, de démocratie et de développement, du moins dans son regard. Ensuite s’est ouvert une nouvelle phase, de la fin du règne de Hassan II et au début du règne du nouveau roi, plus libérale. Des prisonniers politiques ont été libérés, Abraham Serfaty a pu revenir d’exil, des réformes importantes ont été engagées concernant les droits des femmes, l’Instance Équité et Réconciliation a été mise en place et une certaine liberté de presse a vu le jour. Ce fut l’alternance, période porteuse d’espoir. Ensuite, dans un contexte redevenu difficile, notamment après les attentats islamistes de 2003, la situation s’est à nouveau durcie. En définitive, Abderrahim Berrada a dressé un bilan nuancé de ce début de XXIe siècle : il y a eu des avancées, mais beaucoup restait à faire dans la mesure où, à ses yeux, le rapport entre justice, pouvoir et société était encore trop déséquilibré. Il lui est arrivé de faire référence au célèbre discours de Mohammed V du 18 novembre 1955, prononcé lors des Trois Glorieuses, à son retour d’exil : après le « petit djihad », celui de l’indépendance, venait le « grand djihad », celui de la construction d’un pays moderne, fondé sur le développement économique et social, les droits de l’Homme et la démocratie. Pour Abderrahim Berrada, ce grand chantier n’était pas encore achevé et il souhaitait, par ce livre, s’adresser avant tout à la jeunesse en espérant qu’elle le poursuive.

Propos recueillis par Selim Benabdelkhalek

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