Ramadan, l’arbre et la forêt
Ces dernières années, pour nombre de nos compatriotes, le mois de Ramadan était synonyme d’un véritable exercice d’équilibriste. Les ménages scrutaient les étals avec inquiétude, recalculaient leurs budgets, subissaient les hausses de prix et l’inflation avait imprimé sa marque dans les conversations quotidiennes. La pression sur le pouvoir d’achat n’était pas un concept économique, mais une réalité tangible, presque physique. Autant dire que le mois sacré débutait sous tension.
Cette année, hamdoullah, le climat est sensiblement différent. Les pluies ont été au rendez-vous, les barrages se sont remplis et le monde agricole, longtemps étouffé par la sécheresse, retrouve des perspectives plus favorables. En conséquence, la fameuse inflation s’est stabilisée et la croissance tient. Rien d’euphorique bien sûr, mais une normalisation bienvenue après plusieurs séquences d’incertitude. En somme, le pays respire un peu mieux.
À cela s’est ajoutée la parenthèse fédératrice du football. La CAN a offert une respiration collective, un moment d’unité et de projection positive malgré son dénouement. Dans un contexte régional et international chargé, ce type d’événement agit comme un stabilisateur psychologique. Il redonne un sentiment d’élan à toute une nation, même si c’est temporaire.
Objectivement donc, le Maroc aborde ce Ramadan dans des conditions matérielles et émotionnelles plus favorables que lors des deux précédents.
Mais cette amélioration relative soulève une autre interrogation. Que fait-on d’une accalmie ?
Car pendant que les indicateurs économiques s’améliorent, la scène politique, elle, semble figée et atone. On le sait, après le football vient Ramadan et après lui, les deux Aïds. Puis viendra l’été et sa saison des festivals. En réalité, le calendrier social est aussi dense que le calendrier politique paraît vide.
Les partis politiques se font très discrets malgré leurs opérations de proximité ramadanesques où les ftours seront distribués contre l’espoir de votes futurs. A quelques mois des élections législatives, où sont les programmes ? Le débat public ? Pourtant, le retrait du chef du gouvernement actuel de la course à la prochaine primature a créé un appel d’air rare. On aurait pu croire que c’est l’occasion pour nos politiciens de s’engouffrer dans cette brèche, de saisir cette opportunité pour structurer une nouvelle offre politique, répondre aux aspirations de la jeunesse qui s’est exprimée, ouvrir un débat de fond sur le modèle économique, social et institutionnel des prochaines années.
Alors, on peut comprendre la tentation collective de profiter du répit. Après des années marquées par la sécheresse, la hausse des prix et l’incertitude internationale, personne ne contestera le droit de souffler. D’ailleurs, Ramadan invite à ralentir, à se recentrer, à privilégier l’essentiel et la torpeur ramadanesque, cette suspension douce du temps, offre une pause bienvenue.
Mais, à force d’enchaîner les séquences apaisantes, on finit par décaler les questions structurantes. Or les échéances électorales de septembre approchent et vont déterminer le rythme des cinq prochaines années qui nous mèneront à cette fameuse échéance de 2030. Et si, d’ici là, aucun débat sérieux n’a émergé, si aucune ligne politique claire n’a été formulée, le réveil pourrait être brutal.
Parce que comme le dit le dicton, l’arbre cache souvent la forêt.
En attendant, Ramadan moubarak à toutes et à tous.
Zouhair Yata
