Sans titre-1 (8)

Un nouveau monde, For Sure…

Un nouveau monde, For Sure…

Sans titre-1 (8)

Nous assistons aujourd’hui à un basculement majeur dans les relations internationales et la tenue de la dernière édition du Forum Davos où habituellement le monde occidental joue la même partition, en a été la dernière preuve tangible.

Au cœur de ce basculement, ce n’est pas seulement une crise passagère des institutions globales qui se manifeste, mais une remise en cause profonde de la validité opérationnelle du multilatéralisme tel qu’il a été conçu après 1945.

Le retrait des États-Unis de dizaines d’organisations internationales est le symptôme le plus visible de ce phénomène. Le pays a congédié sa participation à un grand nombre d’agences et conventions internationales, en particulier dans les domaines de la santé avec l’OMS mais aussi de l’énergie, du climat et des engagements partagés, réduisant d’autant l’influence et l’efficacité de ces structures. Paris Agreement, Conseil des droits de l’homme de l’ONU, ONURWA, et plusieurs forums spécialisés figurent parmi les entités dont Washington s’est désengagé récemment.

Cette posture américaine de retrait ou de remise en question des cadres multilatéraux s’inscrit dans une plus vaste dynamique d’unilatéralisme assumé. Elle illustre que lorsqu’une grande puissance n’est plus engagée dans l’édifice collectif, les institutions qui reposent historiquement sur sa capacité à garantir leur fonctionnement perdent de leur autorité réelle. La contestation de la légitimité des Nations unies est particulièrement patente dans le traitement du conflit en Palestine, où l’ONU peine à imposer ses résolutions et fait l’objet de critiques continues quant à son impartialité et à sa capacité d’action. En réalité, le serpent se mord la queue puisque l’inaction relative de l’ONU face aux violences et aux crises de représentation remet en question son rôle de régulateur mondial.

La Cour pénale internationale (CPI), instituée pour porter la justice pénale internationale au-delà des juridictions nationales, est elle aussi affaiblie. Son fonctionnement dépend de la coopération des États et de la reconnaissance de sa compétence. Quand cette coopération vient à manquer ou se heurte à des intérêts très puissants, la Cour voit son rôle s’étioler et ses décisions peinent à être exécutées de manière effective.

Le cas de l’intervention américaine au Venezuela a prouvé s’il le fallait, que le droit international n’est plus la norme et que les instances multilatérales ne constituent plus l’arène de légitimité des actions entreprises par ceux-là mêmes qui en étaient les garants.

Idem, sur le front du règlement des conflits, la situation ukrainienne est emblématique. Les discussions actuelles pour une solution durable se déroulent dans des formats parallèles, souvent hors des procédures onusiennes classiques, et trouvent leurs dynamiques propres, impliquant des puissances directes ou indirectes, mais sans s’appuyer sur des résolutions claires du Conseil de sécurité.

Face à ces tensions et à cette fragmentation du multilatéralisme traditionnel, un élément nouveau apparaît, la remise en question de la cohésion même des alliances naturelles comme celle de l’OTAN. Les dissensions entre l’Europe et les États-Unis sur des questions de politique étrangère, de défense commune et de priorités géopolitiques affaiblissent la prévisibilité de l’OTAN comme pilier unique de sécurité collective. Ce n’est pas simplement un débat interne sur la charge financière ou la répartition des forces, mais une divergence stratégique sur la manière de penser l’Europe dans le monde.

Alors est-ce que cela signifie qu’enfin l’Europe pourrait réaliser que son unité ne peut plus se limiter à l’économie et à l’euro ? Le vieux continent va-t-il finalement acter que pour peser dans le nouvel ordre mondial son poids passe pleinement par une dimension de défense et de sécurité commune ? Non pas d’ailleurs pour mener des guerres mais bel et bien pour être pris au sérieux ? Sachant que la prise de conscience et la volonté seules ne suffiront pas à convertir l’essai, si comme pendant la construction des institutions, l’Europe ne peut pas  s’appuyer sur un couple franco-allemand solide et uni, ou que des acteurs comme l’Italie de Meloni préfèrent jouer en solo et que des dirigeants comme Viktor Orbán jouent ouvertement pour l’équipe adverse.

Tout cela est d’autant plus vrai que la Grande-Bretagne, depuis le Brexit, est un autre ver dans la pomme avec un grand écart de plus en plus complexe à maintenir entre ses cousins américains et ses voisins européens. Après avoir joué le rôle pendant longtemps de trait d’union, elle se retrouve désormais dans une position plus qu’inconfortable qui synthétise le malaise grandissant entre les puissances occidentales.

Dans ce contexte de rebattement des cartes, la Chine apparaît comme un acteur structurant d’un nouvel ordre multipolaire. La diplomatie chinoise appelle à des relations internationales caractérisées par la coopération et le respect mutuel, et cible des domaines d’intérêts partagés tout en consolidant ses positions économiques et politiques à l’échelle mondiale. Pékin met en avant une conception de coopération non conditionnelle et non intrusive, ce qui attire des pays souhaitant diversifier leurs partenariats et réduire leur dépendance à l’égard de l’Occident, y compris en son sein.

Mais, ce qui est le plus inquiétant, c’est qu’en sous-main, ce qui se joue, c’est l’accès et le contrôle des ressources rares ou stratégiques, les chaines d’approvisionnement mondiales dont la fragilité a été révélée pendant la pandémie de la Covid, les dettes publiques colossales détenues par les ennemis autant, si ce n’est plus, que par les amis. Et tout cela, plus encore que les guerres, menace la stabilité non seulement des équilibres politiques mais surtout des économies et des sociétés. Le monde a basculé d’une mondialisation ouverte censée profiter bon an mal an à tous, à une forme de repli dont les nouveaux nationalismes aux relents fascistes sont l’expression la plus apparente.

Dans cette nouvelle partition, le Maroc incarne une position d’équilibriste pragmatique qui témoigne d’une grande profondeur de vue. Après que sa souveraineté sur le Sahara a été confirmée par le Conseil de sécurité sous l’impulsion américaine, Rabat a adhéré au nouveau Board of Peace proposé à Davos comme structure alternative ou complémentaire d’action internationale. Cette adhésion reflète une stratégie d’alignement sur le bloc américain mais sans pour autant mettre en danger les liens étroits que le Royaume entretien avec l’Europe, tant géographiquement qu’économiquement, et qui demeurent essentiels à ses intérêts.

In fine, ce qui est en train de se jouer, « For Sure », ce n’est pas simplement une crise du système multilatéral issu de 1945. C’est la transition vers un ordre mondial où de nouvelles architectures de pouvoir, de sécurité et de coopération émergent. Les institutions et les alliances classiques ne disparaîtront pas du jour au lendemain, mais la tectonique des plaques est en marche et un nouveau monde se dessine sous nos yeux.

Zouhair Yata

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