Ilan Benhaim : MFounders et QVIDMP, une logique d’investissement
Lancée en juillet 2024 et entrée en phase opérationnelle à partir de novembre, MFounders se positionne sur un segment de financement jugé insuffisamment couvert au Maroc : les tickets intermédiaires compris entre 100.000 et 1 million de dollars. L’initiative vise à structurer un réseau de business angels, principalement marocains et issus de la diaspora, afin de répondre aux besoins de jeunes entreprises en phase de croissance.
Selon son président, Ilan Benhaim, ce « gap » s’explique par une polarisation des dispositifs existants : les mécanismes d’amorçage interviennent sur de faibles montants, tandis que les fonds d’investissement privilégient des tickets plus élevés, laissant de nombreuses startups sans solution de financement intermédiaire. Lors de sa conférence de presse, il résume cette zone grise de manière directe : « Les entrepreneurs se retrouvent avec le même problème : j’arrive pas à me financer si j’ai besoin entre 100.000 dollars et 1 million de dollars. » Dans ce schéma, explique-t-il, les entrepreneurs se voient souvent répondre : « Reviens quand tu as besoin de 2 millions, je serai là », alors que beaucoup n’ont pas encore la “data” et la traction nécessaires pour justifier de tels montants.
MFounders se présente ainsi comme un outil d’investissement collectif, permettant d’agréger plusieurs investisseurs, de mutualiser le risque et de simplifier l’accès au capital pour les entrepreneurs. « La base, c’est investir ensemble », insiste Ilan Benhaim, décrivant un modèle de club où les membres ne sont pas obligés d’investir mais reçoivent régulièrement des opportunités. L’objectif affiché est de réduire la fragmentation habituelle : éviter qu’un entrepreneur doive démarcher des dizaines d’investisseurs isolés, au risque de recevoir une multitude d’injonctions contradictoires.
Une thèse « Maroc » et un débouché diaspora vers l’international
Le modèle repose sur une logique d’investissement groupé, sans obligation d’engagement pour les membres, et sur une thèse centrée sur le Maroc. Les projets retenus doivent présenter un lien direct avec le Royaume, qu’ils soient portés par des entreprises implantées localement ou par des profils marocains établis à l’étranger. Ilan Benhaim revendique une dimension « patriotique » : « On va investir uniquement dans le Maroc (…) c’est notre thèse d’investissement (…) un investissement patriotique. » Pour lui, cet ancrage facilite la mobilisation : à montant égal, dit-il, entrepreneurs et investisseurs privilégient souvent des partenaires marocains, jugés plus proches et plus engagés dans la durée.
Au-delà du financement, MFounders met en avant un rôle de relais vers des marchés extérieurs, en s’appuyant sur son réseau de la diaspora. L’idée est d’ajouter à l’argent une capacité d’ouverture commerciale, en Europe et en Amérique du Nord notamment. Dans la conférence, Ilan Benhaim résume la logique : faire venir des investisseurs de la diaspora, « pour devenir un débouché commercial chez eux ». Il rattache cette approche à un enjeu plus structurel : la rétention des talents et l’amélioration des marges des startups. Pour proposer des rémunérations compétitives, avance-t-il, il faut « changer de marché » : produire au Maroc mais vendre en devises. « Si tu fais une solution au Maroc en dirhams et que tu la vends en dirhams, tu ne pourras jamais payer quelqu’un à 30.000 dirhams », tranche-t-il, défendant un modèle où la création de valeur se capte sur des marchés plus solvables.
Cette stratégie est aussi une réponse au paradoxe qu’il décrit : des infrastructures, des écoles et des universités existent, mais le pays fabrique encore trop peu de « champions technologiques ». Le problème, selon lui, n’est pas l’absence de talents, mais leur départ vers l’Europe. Il s’appuie sur des expériences de recruteurs et de grandes entreprises pour étayer l’idée que la pénurie de compétences en Europe entraîne une captation durable des profils marocains, d’où l’intérêt de mieux monétiser à l’international pour maintenir la production et les équipes au Maroc.
Sur le plan opérationnel, MFounders indique avoir réalisé sept opérations d’investissement pour un montant cumulé de 1,65 million d’euros. Ilan Benhaim parle d’un premier cycle « un peu plus d’un an après le début effectif » et revendique un objectif d’accélération : atteindre à l’horizon 2026 un rythme moyen d’un deal par mois. La communauté revendiquée tourne autour d’une centaine de membres, avec une forte composante diaspora. Dans la conférence, il évoque un ordre de grandeur de 30 % au Maroc et 70 % à l’étranger, avec une prédominance européenne, mais aussi des relais au Moyen-Orient, en Amérique du Nord et au Royaume-Uni.
Le dealflow est alimenté par un flux régulier de pitchs : 54 startups auditionnées depuis le lancement, pour un taux de transformation avoisinant les 5 %. « 95% des gens qui pitchent devant nous, on va dire non », assume-t-il, estimant que cette sélectivité garantit la qualité et limite les “red flags”, comme l’isolement du fondateur. Il insiste néanmoins sur une approche non mécanique : des slides « pourries » peuvent cacher un entrepreneur solide, et MFounders dit chercher des « diamants bruts » à tailler plutôt que des dossiers déjà parfaits.
Mentoring, lead investor et discipline d’exécution
Les startups sélectionnées bénéficient d’un accompagnement structuré : constitution d’un groupe de mentors, travail sur la stratégie et la traction, puis formalisation via term sheet lorsque l’investissement est enclenché. Ilan Benhaim insiste sur la valeur de ces échanges : même en l’absence d’investissement, les entrepreneurs disent ressortir « avec les questions venant de gens expérimentés ». Le dispositif prévoit aussi un « lead investor », interlocuteur unique chargé d’assurer le suivi et de faire le lien entre la startup et la communauté d’investisseurs. Dans son propos, cette organisation répond à une contrainte simple : si vingt-cinq investisseurs participent, ils ne peuvent pas tous appeler l’entrepreneur au quotidien. Le lead investor formalise le reporting et active le réseau en fonction des besoins opérationnels.
Cette discipline interne s’accompagne d’une volonté de régularité. Ilan Benhaim décrit un fonctionnement rythmé, avec une réunion hebdomadaire et une dynamique d’évaluation continue, présentée comme indispensable pour tenir l’objectif d’un deal par mois. Il insiste aussi sur un principe : pas d’“obligation d’investir”, et une entrée par cooptation afin de maintenir un « tiers de confiance ».
Sur la structuration juridique, Ilan Benhaim précise que les deals sont aujourd’hui logés au Luxembourg, une option qu’il justifie par la nécessité d’attirer des investisseurs internationaux et de s’aligner sur les standards du venture capital. Dans son argumentaire, un investisseur étranger investira plus facilement via une place connue, avec un cadre juridique familier, avant que les fonds ne soient déployés opérationnellement au Maroc.
Dans son propos, la question du financement est souvent ramenée à une question de trajectoire et de planification. « Investir et prier, ce n’est pas la même chose que d’investir et prévoir », affirme-t-il, estimant que les startups doivent anticiper les tours suivants et adopter une logique de construction de “data” et de crédibilité. Il insiste sur une différence centrale : le risque pour l’investisseur n’est pas seulement la faillite, mais que la startup devienne une PME “confortable” et cesse de viser la croissance. « Notre risque, c’est que ça devienne une PME », dit-il, rappelant que l’investissement vise une logique de sortie et de multiplicateur.
C’est dans cette continuité qu’il évoque l’arrivée de nouveaux instruments, dont le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement. Pour lui, la question n’est pas seulement celle des montants, mais celle du rythme de déploiement et de la confiance accordée aux entrepreneurs : « Ce n’est pas une question de montant, elle est : quelle confiance vous faites à la jeunesse. » Il défend un modèle où l’écosystème accepte l’erreur et multiplie les petits tickets, selon une logique de “spray and pray”, afin de faire émerger quelques champions sur un portefeuille large.
Enfin, cette approche rigoureuse se reflète dans la participation d’Ilan Benhaim à l’émission « Qui va investir dans mon projet ? » diffusée depuis janvier sur 2M. En tant que membre du jury, il explique appliquer les mêmes critères que dans les comités de MFounders, avec des décisions d’investissement réelles et, surtout, un prolongement possible via l’accompagnement. Il présente l’émission comme un outil de détabouisation : montrer qu’il est possible de parler de tickets plus importants avec des entrepreneurs jeunes, à condition d’être “dans le concret”, avec du chiffre d’affaires, des clients et un potentiel de croissance formulé.
AL
