Bourse : la tentation spéculative et le risque d’un retour de bâton
L’activité de la Bourse de Casablanca flambe depuis 2024. Les introductions en bourse se succèdent et se chiffrent en milliards de dirhams. Les souscripteurs suivent, les OPV sont sursouscrites à plusieurs reprises, démontrant un fort appétit des personnes morales, des OPCVM et des investisseurs institutionnels, notamment les caisses de retraite et les compagnies d’assurances, tandis que les petits porteurs se multiplient.
Il apparaît ainsi que les liquidités ne manquent pas pour financer l’activité économique, encouragée par la politique d’investissements, notamment dans les grands travaux, et soutenue par les mesures incitatives de la charte d’investissement. Toutefois, les risques liés à une telle surchauffe ne sont pas toujours suffisamment pris en compte, en particulier par les spéculateurs qui jouent clairement sur les cours. L’autorité de tutelle du marché des capitaux a d’ailleurs été alertée sur ce type de pratiques.
La manipulation des cours, l’un des mécanismes classiques de la spéculation, a notamment été dénoncée sur le titre SGTM, dont la capitalisation boursière a dépassé les 56 milliards de dirhams. Cette situation alimente un engouement certain, mais fait peser le risque d’une correction brutale, susceptible d’entraîner des pertes au détriment des quelque 20 000 petits porteurs, dont le nombre a été multiplié par dix au cours des deux dernières années.
Certes, le financement par la bourse des valeurs, l’un des compartiments du marché des capitaux, est gratuit pour les entreprises. Celles-ci bénéficient de financements massifs en contrepartie d’une simple promesse de rendements futurs. Elles n’ont aucune obligation de remboursement du capital, contrairement à un emprunt bancaire, ni à supporter des charges d’intérêts.
D’autant plus que, pour s’introduire en bourse, une entreprise peut accéder à des compartiments aux règles relativement souples, comme le marché de la croissance ou du développement. Outre la forme juridique de Société Anonyme et un capital minimum de 10 millions de dirhams, une seule année d’états financiers publiés est exigée, sans contrainte relative à un niveau minimal de chiffre d’affaires. Des conditions peu contraignantes.
Les souscripteurs des sociétés cotées attendent un rendement provenant de deux sources : la distribution de dividendes et, surtout, l’appréciation des cours boursiers. Si les investisseurs institutionnels s’inscrivent généralement dans une logique de moyen et long terme, et font preuve de patience, de nombreux petits porteurs cherchent au contraire des gains rapides et suivent de très près l’évolution des cours. Ce comportement fébrile peut les conduire à vendre précipitamment, de manière conjoncturelle.
Dans les faits, il ne s’agit pas toujours de « petits » porteurs. Ils disposent souvent de liquidités importantes, longtemps restées dormantes, cherchant à se valoriser, la bourse constituant l’un des canaux privilégiés pour ce type de placement.
Le marché regorge ainsi de liquidités, mais il s’agit essentiellement de l’épargne nationale, collectée par les caisses de retraite, les compagnies d’assurances et les OPCVM auprès des souscripteurs, au titre de l’assurance maladie, de la retraite, de la retraite complémentaire ou encore des contrats d’assurance vie.
Il convient de rappeler que la Bourse de Casablanca, malgré les différentes réformes engagées depuis 1993 jusqu’à 2024, et la création de nouveaux compartiments, a connu des périodes d’illiquidité et d’inefficience, marquées par des PER élevés. La spéculation, traduisant une déconnexion des cours boursiers des fondamentaux économiques, ainsi que la faiblesse ou la stagnation des dividendes distribués, ont alors entamé la confiance des investisseurs.
La bourse a également permis à certaines sociétés familiales, notamment dans l’immobilier, de lever des montants considérables. Toutefois, malgré le recours à des programmes de rachat d’actions, plusieurs de ces entreprises n’ont pas réussi à soutenir leurs cours, lesquels ont fini par s’effondrer, occasionnant des pertes importantes pour les petits porteurs.
Par ailleurs, les banques d’affaires portent aussi une part de responsabilité, en valorisant certaines entreprises à des niveaux élevés lors de leur introduction en bourse. Ces opérations ont principalement profité aux actionnaires fondateurs, qui ont cédé une partie de leur capital, contribuant à la cherté des titres. Dans plusieurs cas, les entreprises concernées n’ont pas tenu leurs promesses de rentabilité, entraînant une baisse de leurs cours.
Un autre risque du marché financier réside dans le comportement de certains opérateurs économiques qui, face à l’ouverture du robinet boursier, cherchent à profiter de cette manne de capitaux gratuits. Ils procèdent à la création de holdings de circonstance, regroupant plusieurs entreprises introduites successivement en bourse, transférant ainsi aux souscripteurs des risques multiples.
Dans ce contexte, un renforcement de la surveillance du marché boursier par les instances compétentes s’impose. Le rôle de l’AMMC est central, tant en amont des introductions en bourse, à travers un durcissement de la réglementation, qu’en aval, via un suivi permanent du marché. À cet égard, la mise en garde d’Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine, demeure d’actualité « les cours boursiers sont comparables à des arbres qui ne montent jamais jusqu’au ciel ».
Afifa Dassouli
