Politique

2è partie de l’étude : LE MAROC FACE AU TERRORISME, AU-DELA DU MALENTENDU

le 12 octobre 2017


Nous publions aujourd’hui la seconde partie de l’étude de M. Hamid Derrouich. On signalera que la première partie, publiée sur notre portail hier, a réuni un nombre conséquent de lecteurs, ce qui témoigne de l’intérêt et de la pertinence de l’analyse de l’auteur. FY

Les djihadistes marocains : identité hétérogène et connexions transnationales

Les annales du salafisme djihadiste marocain sont plutôt marquées par le retour durant les années 1990 des anciens combattants marocains d’Afghanistan, appelés les « anciens Afghans » ou les « afghans arabes ».

Au passage, notons une distinction importante entre la première vague des Afghans marocains constituée de ceux qui avaient rejoint les rangs du Jihad pendant l’occupation soviétique, et la deuxième vague composée de personnes qui s’étaient ralliées aux thèses de Ben Laden après que les Talibans aient pris le pouvoir en Afghanistan.

Tous les témoignages concordent pour dire que les Marocains partis en Afghanistan l’ont fait au vu et au su de tous . Driss Basri, ministre de l’Intérieur à cette époque, suivait de près le recrutement d’étudiants marocains dans les facultés de Rabat.

L’association marocaine de soutien au djihad du peuple afghan qui s’occupait du recrutement n’avait d’ailleurs rien d’illégal. Bien au contraire, elle a été présidée par une figure du nationalisme marocain, feu le Dr. Abdelkrim El Khatib en personne. Ce dernier présidera quelques années plus tard le PJD qui succéda à son parti originel, le MPDC, creuset de l’islamisme politique adoubé par le Makhzen.

Certains de ces “revenants’’ se sont vite transformés en prédicateurs. Les plus connus d’entre eux sont Mohamed Al Fizazi et Abdelwaheb Rafiki, alias Abou Hafs.
Le mot djihad revenait souvent dans leur discours. Ce discours est fait d’un mélange d’imprécations et de références au Coran.

Mohamed Al Fizazi est allé jusqu’à considérer Ben Laden comme le « compagnon du prophète du XXIe siècle » et l’« exemple du Jihad » que le monde musulman devrait suivre. Il traitait les dirigeants marocains de « renégats » et d’« apostats ». Hassan Al Kettani était lui aussi l’un des chouyoukh de la salafiya jihadiya.

En fait, le Maroc n’a pas échappé à la logique qui a présidé jusqu’à aujourd’hui à la constitution et à l’évolution du djihadisme. Cette logique, selon Malika Zeghal (Les islamistes marocains, 2005) : « est celle de réseaux de plus en plus lâches : ils sont constitués, d’une part, de branches qui ne sont pas nécessairement organisées, dont on connaît mal l’extension, et qui se sont construites à travers les parcours individuels et les rencontres survenues lors des parcours migratoires de par le monde ; et, d’autre part, des « nœuds » issus de ces rencontres, qui sont autant de cellules organisées de manière flexible. Celles-ci peuvent facilement muter, se multiplier indépendamment d’un centre de commandement comme celui d’Al-Qaïda, tout en restant inspirées par celui-ci. »

Une sorte de division du travail s’est opérée entre les prédicateurs qui fournissent le socle idéologique du Djihad et un lumpen prolétariat islamiste écartelé aux ramifications transnationales.

• Al-Hijra wa Al-Takfir (exil et excommunication), et son tristement célèbre émir Youssef Fikri, n’est qu’un rejeton des Marocains afghans. Éclatés en unités mobiles, les éléments de ce groupuscule étaient sans commandement unifié de la lutte armée.

• Le Groupe Islamiste Combattant Marocain (GICM) fondé, vraisemblablement, en 1997 par Abdelkarim Tohami El Mejjati, alias Abou Ilias. Cet ancien élève du lycée Lyautey de Casablanca est né dans une famille aisée, d’une mère française et d’un père marocain. Au sein de ce groupe, Saâd Houssaïni avait le statut de chef militaire.

• Le parcours de Saâd Houssaïni, appelé aussi le chimiste du GICM, en dit long sur la mobilité internationale des djihadistes marocains. Issu d’une famille de classe moyenne, Saâd Houssaïni s’installe au début des années 1990 à Barcelone pour étudier. Mais, très vite, les bancs de la faculté lui semblent moins excitants. A Saint-Etienne en France, il croise Pierre Antoine Richard Robert, le Français condamné dans les attentats de Casablanca. Il devient alors une boite aux lettres de tous ces Marocains qui devaient ensuite grossir les rangs du combat en l’Afghanistan ou en Tchétchénie.

A la fin de la guerre de Bosnie en 1996, suite aux accords de Dayton en 1995, Saâd Houssaïni entre en contact avec deux mouvements connus du terrorisme international : le Londonistan et la cellule espagnole du Syrien Imad Eddine Barakat Yarkas, alias Abou Dahdah, condamné en 2005 à 27 ans de prison pour son implication dans le 11 septembre et dans les attentats de Madrid en 2004.

Un passage à Kandahar et à Tora Bora où il a servi la cause de Ben en Afghanistan a permis à Sâad Houssaïni d’acquérir une maîtrise des explosifs. Après la débâcle des Talibans, il retourne en Europe et collabore avec les principaux responsables des cellules marocaines, de Milan à Londres en passant par les banlieues françaises, belges et espagnoles.

Le GICM reste le groupe certainement le plus actif de par son implantation en Europe, notamment en France, en Belgique, en Italie et en Espagne. Ses structures restent peu identifiées, de même que son commandement. Au départ, le GICM considérait le Maroc comme base arrière de l’action d’Al-Qaïda et assurait des tâches secondaires, comme celle d’offrir une aide logistique aux djihadistes.

Mais, selon Mohamed Darif, l’engagement du Maroc auprès des États-Unis après le 11 septembre 2001, a été un moment de basculement du GICM. Il décide alors de frapper le Royaume pour lui « faire payer son alliance » avec les États-Unis.

• Par contraste, la Salafiya Jihadia serait, selon le chercheur Abdessamad Dialmy (Social Compass, 52/1, 2005), un groupuscule faiblement coordonné. Sa création, avec une quarantaine combattants marocains d’Afghanistan, remonterait à l’après-guerre du Golfe en 1991. Le groupuscule recruterait plutôt dans les quartiers pauvres avec une prédilection pour les marchands ambulants, probablement en raison des aspects de micro-financement.

• Assirate Al-Moustaquim (Le Droit Chemin) : Il s’agit probablement d’une branche de la Salafiya Al-Jihadia, fondée en 1996 par l’autoproclamé émir Miloudi Zakariya. Sans diplôme et sans qualification professionnelle, Miloudi Zakariya a fini par apprendre les rudiments de la littérature du salafisme belliqueux lorsqu’il était disciple de Mohamed Fizazi, Omar Haddouchi, Abdelkrim Chadili, graciés en 2011 à la suite de ce qui a été appelé le printemps arabe.

• Miloudi Zakariya et Youssef Fikri donneront naissance à une sorte de joint-venture entre Al-Hijra Wa Al-Attakfir et Assirat Al-Moustaquim. A l’arrestation de Miloudi, la police trouve des documents indiquant qu’il projetait d’instituer des foyers de guérilla urbaine à Casablanca, sur le modèle des « focos » de Che Guevara. Incarcéré à la prison centrale de Kénitra, Miloudi Zakariya y décèdera.

Enfin, bien qu’elles soient longtemps en vase clos, les têtes pensantes du salafisme marocain n’ont pas tissé de liens avec Daech, comme ils avaient pu être influencés dans le passé par Al-Qaida.

Omar El-Haddouchi a refusé l’offre de son disciple Turki Al-Benali, qui a prêté allégeance à Al- Baghdadi et a traité l’EI de “califat en carton-pâte”, lui préférant le Front Al-Nosra (groupe salafiste djihadiste affilié à Al-Qaida).

Le déclenchement de la guerre au Mali en 2012, suivi par l’intervention militaire de la France début 2013, ont changé la perception et la réalité de la menace terroriste en Afrique du Nord. En septembre 2013, Aqmi diffuse une vidéo de propagande, « Au royaume de la corruption et du despotisme », visant directement le Roi et incitant les Marocains à mener le djihad dans le Royaume…

La mise à niveau de l’arsenal juridique ou la continuité du pacte maroco-occidental

Pour un pays comme le Maroc, l’adhésion à un système de sécurité globale que traduit l’augmentation du niveau de la coopération internationale en matière de sécurité depuis le 11 septembre 2001 est une nécessité dictée par le déficit de puissance.

Une des illustrations de cette continuité du pacte maroco-occidental réside dans la mise à niveau des dispositifs juridiques qui étendent les prérogatives policières et judiciaires visant la prévention et la sanction des actes terroristes.

En effet, dès le 14 octobre 2001, le gouvernement marocain a déposé auprès de la Ligue des États Arabes (LEA) au Caire, les instruments de ratification de la Convention arabe contre le terrorisme, adoptée le 22 avril 1998 par le Conseil des ministres de la Justice de la Ligue.

De même, le gouvernement marocain a ratifié, le 13 novembre 2001, quatre traités internationaux de lutte contre des actes terroristes. Le législateur marocain ne s’arrêtera pas là. Le Maroc a fini par adopter une nouvelle législation spécifiquement anti-terroriste.

Pourtant, du point de vue purement juridique, le Maroc est loin d’être en manque d’une législation qui réprime les actes terroristes. Au contraire, il dispose d’une batterie aussi large qu’extrêmement sévère en la matière.

Celle-ci a fait preuve par le passé de son efficacité juridique puisqu’elle a permis de juger sans difficultés les auteurs des actes terroristes de l’hôtel Atlas-Asni à Marrakech en 1994. Mais cela n’a pas empêché le Conseil des ministres réuni le 23 janvier 2003 d’adopter le projet de loi dit anti-terroriste, aussitôt soumis au Parlement.

Ce projet de loi avait provoqué une levée de boucliers des associations des droits de l’Homme qui y voyaient une marque de plus de l’alignement du Maroc sur les orientations sécuritaires américaines.

Deux semaines seulement après les attentats du 16 mai 2003, le projet de loi anti-terroriste est réinscrit à l’ordre du jour de la session parlementaire du printemps 2003, après que le gouvernement ait introduit quelques amendements. Il a été définitivement adopté le 28 mai 2003.

Mais au-delà des interrogations internes que suscite la nouvelle loi anti-terroriste, c’est surtout dans ses prolongements externes qu’il faudra aussi chercher à comprendre les raisons de son adoption.

Dans la pratique, bien que la coopération entre les puissances américaine, européennes et le Maroc en matière de sécurité ait été confirmée, la nouvelle loi en élargit le champ et les perspectives.

Le Maroc, de ce point de vue, n’est pas seulement un maillon d’une chaîne sécuritaire façonnée par les États-Unis, et dans une moindre proportion l’Europe occidentale. Il est aussi un bénéficiaire de cette coopération sécuritaire internationale.

Il en est bénéficiaire en ce sens que le terrorisme est désormais érigé en problème public au Maroc. Il impose ainsi une politique publique qui, actuellement, a plus l’allure d’une politique sécuritaire qu’une réelle approche globale du fléau.

A cet égard, l’INDH, censée lutter contre l’exclusion sociale et la pauvreté, est pensée au lendemain des attentats et dans un climat de débordement social.
Il en est également bénéficiaire aussi en ce sens que la problématique terroriste sert à maîtriser l’ouverture politique. Certains journalistes (El Hourd, El Alaoui, Kechnini, Ben Tahar et Anouzla) ont été arrêtées pour cause d’articles jugés apologétiques du terrorisme.
Ils ont été condamnés non pas selon les dispositions du code de la presse, mais avec les instruments de la loi anti-terroriste.

Bénéficiaire enfin parce que de nombreuses personnes impliquées, directement ou indirectement, dans des affaires de terrorisme sont marocaines ou d’origine marocaine. Il faut rappeler qu’il y avait dix-huit Marocains parmi les six cents prisonniers que comptait la base américaine située en territoire cubain, Guantanamo.

« Piétaille de fusiliers ou commissaires religieux, dix-huit c’est à la fois peu et beaucoup » disait à leur sujet Maroc Hebdo International en 2003.
Par conséquent, la coopération sécuritaire se présente pour le Maroc à la fois comme une mutualisation du risque terroriste et comme une solution pour combler le déficit de moyens d’investigation.

Les données recueillies jusqu’à aujourd’hui font état d’un ensemble de constantes dans l’action des groupuscules terroristes : des lieux de recrutement situés dans les milieux défavorisés urbains particulièrement, des connexions, sous forme de plates-formes de gestion de ressources humaines et financières, établies en Espagne, en France, en Italie, en Belgique, en Grande-Bretagne ; et des destinations du djihad concentrées en Proche-Orient, en Afghanistan et accessoirement en Tchétchénie.

A suivre…

Hamid Derrouich, docteur en Science Politique, Réalisateur de films documentaires